lundi 21 décembre 2009

Lectures.

Deux liens, chez des vieilles connaissances :

- par M. Defensa, quelques intéressantes réflexions sur la guerre comme moyen (périmé, et même contre-productif) de sortir de la crise ;

- du côté du MAUSS, P. Chanial s'interroge sur les rapports entre gauche et socialisme, socialisme et individualisme, individualisme et étatisme... soit nos centres d'intérêt du moment. Je ne trouve pas ce texte aussi clair que je l'aurais souhaité (il faut dire que c'est la préface du dernier livre de l'auteur, il est donc inévitable que certaines questions n'y soient abordées que succinctement) et ne suis pas sûr de partager toutes ses conclusions, mais il apporte indéniablement des enseignements.

- A ce propos, il me confirme dans l'opinion que je commençais à me faire, en lisant Boutang et en re-parcourant Bernanos, de l'affaire Dreyfus comme pivot dans notre histoire, du point de vue suivant : la « synthèse jauressienne », élaborée pendant et après « l'Affaire », a-t-elle été un compromis fécond, ou a-t-elle permis in fine de soumettre encore plus le monde ouvrier aux puissances d'argent ? P. Chanial penche manifestement pour la première interprétations, nos deux anciens de l'Action Française pour la seconde, et il faudra que je relise ce qu'en dit J.-C. Michéa... Nulle obligation que la réponse soit univoque, mais aussi précise que possible.

A bientôt !

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samedi 19 décembre 2009

"Puissance du mythe...

... : la moustache d'Hitler, elle, était vraie."

La nouvelle que voici, peut-être déjà arrivée jusqu'à vous, m'a fait repenser à cette conclusion lapidaire d'André Bazin à son étude sur les rapports entre Hitler et Chaplin (du point de vue notamment, vous l'aurez compris, de la pilosité). Allons-y :


"La célèbre inscription en allemand "Arbeit macht frei" ("Le travail rend libre") figurant au-dessus de la porte d'entrée de l'ancien camp de la mort nazi d'Auschwitz-Birkenau (sud de la Pologne), a été volée, a annoncé vendredi 18 décembre la police polonaise, qui ne connaît pas encore l'identité des malfaiteurs.

"Le panneau a été emporté vers 6 heures locales [même heure en France, NDLR]. Un chien policier a été lancé sur les traces des voleurs", a déclaré une porte-parole de la police, Malgorzata Jurecka, à la radio publique Trojka. Le site d'Auschwitz-Birkenau est fermé la nuit et gardé par des vigiles. La police polonaise a ouvert une enquête : "Toutes les pistes sont possibles, mais nous privilégions celle de vol sur commande d'un collectionneur privé ou d'un groupe de gens", a déclaré la porte-parole de la police d'Oswiecim. Les forces de l'ordre ont promis une récompense de 1 200 euros à toute personne dont les informations pourraient aider à retrouver l'inscription et arrêter les coupables.

L'année dernière, plus d'un million de personnes ont visité le site. Le panneau en fer forgé, de 5 mètres de long, n'était pas difficile à décrocher du dessus de la grande porte "mais il fallait le savoir", a observé le porte-parole du musée. Selon lui, "celui qui l'a fait devait bien savoir ce qu'il volait et comment il fallait s'y prendre".

"UNE DESTRUCTION DE L'HISTOIRE"

Dans la journée, des réactions ont émané de tous les pays avec, en filigrane, la question de savoir si une motivation idéologique était à l'origine de cet acte. Le président polonais Lech Kaczynski s'est déclaré "bouleversé et indigné". "Cet acte mérite la condamnation la plus sévère", a ajouté le président, qui a lancé un appel à aider les forces de l'ordre à retrouver l'inscription. "Notre devoir commun est de la faire revenir à sa place", a-t-il déclaré. "C'est impensable !", s'est exclamé pour sa part le chef historique du syndicat Solidarité et ancien président, Lech Walesa, à la télévision polonaise. "Mais je n'y verrais pas un acte idéologique. C'est une affaire criminelle. Impossible de le comprendre autrement", a ajouté le Prix Nobel de la paix.

C'est un "acte abominable qui relève de la profanation", a réagi un ministre israélien. "Ce geste témoigne une fois de plus de la haine et de la violence envers les juifs", a réagi M. Shalom, vice-premier ministre et ministre du développement régional. Le mémorial israélien de la Shoah à Jérusalem, Yad Vashem, a aussi fait part de son indignation : "Cet acte constitue une véritable déclaration de guerre, provenant d'éléments dont nous ne connaissons pas l'identité, mais je suppose qu'il s'agit de néonazis animés par la haine de l'étranger", a déclaré le président de Yad Vashem, Avner Shalev, dans un communiqué.

En France, le président de l'Union des déportés d'Auschwitz, Raphaël Esrail, a estimé que ce "vol stupide a été préparé par des gens qui connaissent bien le secteur". Il affirme que les "les auteurs ont voulu détruire l'Histoire et ont fait un acte de perversité pour faire revivre le nazisme", rappelant que ce vol intervient quelques semaines avant le 65e anniversaire de la libération du camp, le 27 janvier 1945, par l'Armée rouge.

Enfin, le porte-parole du ministère des affaires étrangères allemand "espère que la lumière sera faite rapidement sur cet agissement et que le dommage subi par le Mémorial d'Auschwitz sera réparé". Rappelant "la responsabilité historique" de l'Allemagne dans la Shoah, le porte-parole a souligné que Berlin soutenait la préservation du site d'Auschwitz.

L'Allemagne nazie a exterminé de 1940 à 1945 à Auschwitz-Birkenau environ 1,1 million de personnes, dont un million de juifs. Les autres victimes de ce camp furent surtout des Polonais non juifs, des Tziganes et des prisonniers soviétiques." (article paru sur le site du Monde, non signé.)

Ça c'est du devoir de mémoire ! Le nouveau vol de la Joconde ! Dada et Duchamp réunis !... Cette pancarte était extraordinaire en soi, en disait tant par antiphrase sur le travail dans les Temps Modernes, la voici de nouveau dans l'histoire... Et l'on imagine déjà les applaudissements émus si un jour elle est très officiellement remise en place, les nazis honorés post-mortem par les descendants de leurs victimes !

- Bon peut-être sera-t-on déçu lorsque la vérité sera connue. Pas nécessairement d'ailleurs : on peut imaginer, laissons-nous aller à rêver, que des Juifs, trouvant qu'on en fait trop avec la « mémoire », aient voulu ridiculiser tout ça. Quoi qu'il en soit, à la vôtre et bon week-end !

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jeudi 17 décembre 2009

Touche pas la femme blanche (Nigger of the day, II).

C'est ce qu'elle aimerait ! - et elle aurait bien raison.

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mercredi 16 décembre 2009

Racisme anti-blancs (Nigger of the day, I).

G. W. Bush ne s'y est pas trompé, il y avait de l'entourloupe là-dedans.





Ouvre ton cul, Occident !

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Saint Dominique, relaps et saint...

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Dominique Zardi obsèques Bashung

The one and only Dominique Zardi, en train de faire le con avec son alter ego Attal chez Chabrol, puis seul, statue du commandeur à l'enterrement d'Alain Bashung (photo © Un-ami-à-moi)...


Décédé il y a deux jours après une carrière remplie d'à peu près 500 films, D. Zardi illustrait à sa manière ce fantasme de la modernité artistique :

"L'art que nous possédons aujourd'hui est un résidu que nous a laissé une société aristocratique, résidu qui a été encore fortement corrompu par la bourgeoisie. Suivant les meilleurs esprits, il serait grandement à désirer que l'art contemporain pût se renouveler par un contact plus intime avec les artisans ; l'art académique a dévoré les plus beaux génies, sans arriver à produire ce que nous ont donné les générations artisanes." (G. Sorel, Réflexions sur la violence, 1907, Marcel Rivière, 1972, pp. 44-45)

D'une manière générale, je trouve que les artistes et esthètes sont un peu sévères avec le bourgeois, je vous en parlerai plus avant à l'occasion - il suffit d'ailleurs de voir ce qu'il reste de l'art quand le bourgeois s'y intéresse moins et/ou se noie dans l'indifférenciation de la classe moyenne. Passons : ces lignes du syndicaliste révolutionnaire Sorel, on les trouverait sans grande modification au fil d'interviews de Jean Renoir, ou dans les Cahiers du cinéma, en 1955 comme en 1990, et bien sûr dans d'autres domaines artistiques. La figure de l'artisan comme ce qui permettrait de sortir des jeux effectivement pervers entre l'artiste et le bourgeois, qui ont autant besoin l'un de l'autre qu'ils ont parfois de mal à s'accepter l'un l'autre ; la figure de l'artisan qui permettrait d'échapper au mensonge romantique, pour parler comme R. Girard, de l'artiste supposé anti-conformiste et qui occupe pourtant une place précise (et épuisante) dans le système... cette figure hante l'artiste moderne de la même façon que, vous ne l'ignorez pas, l'individualisme moderne est hanté par son contraire le holisme, et elle a effectivement contribué parfois à la conception de grandes oeuvres. Mais, sauf exceptions importantes comme Hollywood jusqu'aux années 50, elle ne peut être qu'un point-limite ou un fantasme, dans une société individualiste. Ce pourquoi elle revient périodiquement, sans pouvoir s'imposer.


Ces réflexions inspirées par le décès de Dominique Zardi étant énoncées, revenons à notre sujet du jour.

Il n'apparaît à ce comptoir que de temps à autre, mais le Bernanos pamphlétaire (je connais trop mal le romancier, lu par intermittences il y a presque vingt ans maintenant) me saisit de plus en plus - à la fois parce qu'il me séduit et parce que, tels les esprits du Drôle de Noël de M. Scrooge, il me prend par le col et me pousse à comparer mes espérances et ce que je fais de ma vie au jour le jour.

Quelques sentences aujourd'hui donc, pour le profit de tous (Les grands cimetières sous la lune, je cite d'après l'édition Pléiade) :

la légitime défense : "ce droit qui me paraît de plus en plus réservé à une certaine catégorie de citoyens et comme inséparable du droit de propriété, au point qu'on peut bien défendre à coups de fusil sa maison, même si l'on en a plusieurs, alors ne peut défendre par les mêmes moyens son salaire, même si l'on ne possède rien d'autre..." - eh oui, c'est ça, l'esclavage salarié, il y a toujours un moment où l'on est plus esclave que salarié ! (p. 485)


KIRK DOUGLA S SPARTACUS

En même temps, un esclave révolté, ce peut être un peu lourdaud...


"L'homme de bonne volonté n'a plus de parti, je me demande s'il aura demain une patrie." (p. 499)

"Le démocrate, et particulièrement l'intellectuel démocrate, me paraît l'espèce de bourgeois la plus haïssable. Même chez les démocrates sincères, estimables, on retrouve cet inconscient cabotinage qui rend insupportable la personne de M. Marc Sangnier : « Je vais au Peuple, je brave sa vue, son odeur. Je l'écoute avec patience. Faut-il que je sois chrétien... Il est vrai que Notre-Seigneur ma donné l'exemple ! » Mais Notre-Seigneur ne vous a pas donné cet exemple ! S'il a fait sa société d'un grand nombre de pauvres gens - pas tous irréprochables - c'est parce qu'il préférait, je suppose, leur compagnie à celle des fonctionnaires. (...) Quant aux potentats du haut commerce, discutant du dernier Salon de l'automobile ou de la situation économique du monde, ils me font rigoler. Au large ! Au large ! Ce qu'on appelle aujourd'hui un homme distingué est précisément celui qui ne se distingue en rien. Comment diable peut-on les distinguer ?" (pp. 548-49)

La Ve République post-gaullienne en quelques mots : "Est-il utile de prétendre réprimer l'anarchie politique ou sociale par des moyens tels que, ridiculisant tout scrupule, ils favorisent une espèce d'anarchie morale d'où sortira tôt ou tard une anarchie politique et sociale pire que la première ? Nous savons déjà ce qu'est la guerre totale. La paix totale lui ressemble, ou plutôt ne se distingue nullement d'elle. Dans l'une comme dans l'autre, les gouvernements se montrent, à la lettre, capables de tout." (p. 556)

"Dieu ! laissez votre vieux scrupule de ménager un ordre qui se ménage si peu qu'il se détruit lui-même. (...) A toutes les questions qui vous sont désormais posées, est-il donc si difficile de répondre par un oui ou par un non ? Ainsi parlent les gens d'honneur. L'honneur est aussi une chose de l'enfance. C'est par ce principe d'enfance qu'il échappe à l'analyse des moralistes, car le moraliste ne travaille que sur l'homme mûr, bête fabuleuse inventée par lui, pour la commodité de ses déductions. Il n'y a pas d'hommes mûrs, il n'y a pas d'intermédiaire entre un âge et un autre. Qui ne peut donner plus qu'il ne reçoit commence à tomber en pourriture [et cela vaut pour les civilisations comme pour les individus, à bon entendeur...]. Ce que disent la morale ou la physiologie sur ce point important n'a pour nous aucun intérêt parce que nous donnons aux mots de jeunesse et de vieillesse un autre sens qu'eux. L'expérience des hommes, et non de l'homme, nous apprend vite que jeunesse et vieillesse sont affaire de tempérament ou, si l'on veut, d'âme. J'y reconnais une sorte de prédestination. Ces vues, avouez-le, n'ont absolument rien d'original. Le plus obtus des observateurs sait parfaitement qu'un avare est vieux à vingt ans [revoilà Scrooge... mais Dickens lui laisse une chance que Bernanos, assez augustinien sur ce coup, semble lui refuser]. Il y a un peuple de la jeunesse. C'est ce peuple qui vous appelle, c'est ce peuple qu'il faut sauver. N'attendez pas que le peuple des vieux ait achevé de le détruire par les mêmes méthodes qui jadis, en moins d'un siècle, ont eu raison des Peaux-Rouges. Ne permettez pas la colonisation des Jeunes par les Vieux ! Ne vous croyez pas quittes envers ce peuple par des discours, fussent-ils même imprimés. Au temps où les Pharisiens d'Amérique décimaient scientifiquement une race mille fois plus précieuse que leur dégoûtant ramas, les Indiens de Chateaubriand et de Cooper ne partageaient-ils pas avec l'Écossais de Walter Scott les savoureux loisirs des chattes romanesques qui se régalent de pitié comme de sang frais ?" (pp. 521-22)

Le passage sur les Indiens suffit me semble-t-il à répondre aux questions que je me posais il y a plus d'un an (dans un texte où je vous annonçais une livraison sur Bernanos et le jeunisme... que voici donc), sur ce que Bernanos aurait pensé de notre actuel « choc des civilisations ».

Deux pistes d'analyse :

- la colonisation des Jeunes par les Vieux a eu lieu, bien évidemment, au fil des progrès de l'individualisme (avec un rôle non négligeable en la matière des « nouveaux philosophes ») et de la raréfaction des jeunes (au sens usuel) en Occident, heil Yonnet. Mais on sait ou on devrait savoir (cf. Arendt pour l'impérialisme fin XIXe, Verschave pour la Françafrique) que la colonisation implique souvent une colonisation à rebours - ce que l'on dénonce habituellement sous le vocable de jeunisme. Vous connaissez la situation : des jeunes déjà vieux, des vieux qui veulent « rester jeunes », ce qui veut plutôt dire qu'ils ne l'ont jamais été (c'est à se demander si Mai 68 ne fut pas aussi, voire d'abord, une révolte de vieux !), etc. ;

- le tout début du texte : "laissez votre vieux scrupule de ménager un ordre qui se ménage si peu qu'il se détruit lui-même" - c'est un pas que j'hésite encore, conceptuellement et pratiquement, à franchir, je vous en parlais l'autre jour. Et cela rejoint cette autre alternative : "est-il donc si difficile de répondre par un oui ou par un non ? Ainsi parlent les gens d'honneur." (La suite immédiate : "L'honneur est aussi une chose de l'enfance", me laisse je l'avoue un peu sceptique. De l'enfance, peut-être, mais des enfants ? Les petits d'homme apprennent bien vite duplicité, fausse bonne conscience et vraie mauvaise foi - alors même que leurs parents essaient de tenir leur parole et de ne pas les décevoir...) On pourrait alléguer que la société moderne est justement une société où il est toujours difficile de répondre seulement par oui ou par non, et que cela explique en partie le peu de cas qu'elle fait de l'honneur, mais n'est-ce pas là précisément du pharisianisme ? Depuis quand se conduire en homme d'honneur est-il supposé être facile et à la portée de tous ? - En même temps, s'il faut non seulement être courageux, responsable et fiable, mais intelligent, ça devient surhumain...

Mais qui ne risque rien n'a rien, et qui ne peut donner plus qu'il ne reçoit...


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lundi 14 décembre 2009

Tout est dit.

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Je tombe par hasard en feuilletant le Journal de Leiris (Gallimard, 1992) sur ce passage :

"Notre mort est liée à la dualité des sexes. Un homme qui serait à la fois mâle et femelle, et capable de se reproduire seul, ne mourrait pas, son âme se transmettant sans mélange à sa postérité.

La haine instinctive que les sexes ont l'un pour l'autre vient peut-être de la connaissance obscure de ce fait que la mortalité est due à la différenciation des sexes. Rancune violente, balancée par la tendance à l'unité (...) qu'ils tentent de satisfaire par le coït." (en date du 13 octobre 1924 ; p. 69, ça ne s'invente pas).

Notre finitude - le péché originel - liée à la fois à la conscience de la mort et à celle de la différence des sexes et de ce qu'elle implique - l'amour aussi bien que la « haine », évidemment, l'ineffaçable violence du rapport sexuel... Je ne sais pas si c'est significatif, mais c'est tout cas amusant que ces lignes si judéo-chrétiennes aient été écrites par quelqu'un alors si compromis avec le surréalisme. - Qui ne risque rien n'a rien !


ModernGoddardKnife

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vendredi 11 décembre 2009

Rien de nouveau sous le soleil communautariste.

Au tout début de l'Affaire, la seule, la vraie, la « Dreyfus », le Grand Rabbin de Paris, Zadoc Kahn, rendit visite au célèbre et très puissant préfet Lépine et lui tint selon l'intéressé ce langage :

"Vous savez ce qui se passe, Monsieur le Préfet ? On veut envoyer au Conseil de guerre un des nôtres. Si vous avez quelque influence sur le gouvernement, c'est le cas de le montrer. (...) Si pareille chose arrivait, vous porteriez la responsabilité de ce que je vous annonce : le pays coupé en deux, tous les juifs debout, et la guerre déchaînée entre les deux camps..."

Ces propos ont été cités par Bernanos dans sa Grande peur des bien-pensants (que je n'ai jamais lue, mea maxima culpa), je les découvre repris dans une note (p. 680) du Maurras de Pierre Boutang. Lequel ajoute aussitôt (p. 171), et je souscris à son point de vue, que le comportement du Grand Rabbin n'est pas spécialement répréhensible, s'il est convaincu de l'innocence de Dreyfus et ne voit d'autre moyen de le sauver de la condamnation que ce type de lobbying.

Pour autant, ceci est tout de même intéressant à deux points de vue (tout cela si l'on fait confiance, comme le font Bernanos et Boutang, au récit du préfet Lépine) :

- la tactique communautariste déjà bien en place : vous emmerdez un des miens, je fous le bordel dans tout le pays ;

- relativement aux récits canoniques (et même plus récents : voir la dernière biographie hagiographique de Dreyfus chez Fayard) de l'Affaire et du pauvre soldat juif miraculeusement sauvé de l'antisémitisme de l'armée, de l'Église, et de presque toute la France, on ne peut que constater que si le Grand Rabbin d'une part est reçu chez un personnage aussi important que l'était alors le Préfet de la Seine, particulièrement celui-ci, d'autre part se permettait de le menacer, c'est bien qu'il avait un pouvoir réel et en était conscient - ce que la suite de l'Affaire allait démontrer, non certes sans le soutien de goys parfois peu suspects à la base de philosémitisme - notamment Clemenceau, qui selon Boutang (p. 173) se serait assez bien vu (sur le mode de la plaisanterie) fonder un journal antisémite avec Picquart, si la place n'avait pas déjà été prise par Drumont...

Qu'en conclure, en sus de ces remarques ? Pas grand-chose pour l'heure : mettons qu'il s'agit là d'une petite pierre ajoutée à l'édifice de la vacillation, si j'ose dire, du « roman national », pour s'exprimer comme Paul Yonnet : s'il serait naïf de s'étonner de que ce que la réalité soit moins manichéenne que le mythe, il est peut-être temps de mettre à plat quelques inexactitudes, contre-vérités et mensonges qui, par la fausse image qu'ils donnent du passé, polluent la juste appréciation du présent, pauvre présent.


- Par ailleurs, un peu dans la lignée du questionnaire de M. Cinéma, je me permets de vous conseiller la vision de ce western co-réalisé par Alfred Hitchcok et Jacques Demy, The last sunset - en « français », El Perdido - de Robert Aldrich : les scènes finales évoquent un mélange de Vertigo et de Peau d'âne, c'est assez intéressant,


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- où l'on voit qu'il n'y a pas que Polanski, j'y reviendrai, qui aime les fleurs à peine écloses.

Baisez bien, mes frères, baisez bien !

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vendredi 4 décembre 2009

When tomorrow comes... (Erotomania)

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Voici mes réponses au questionnaire de M. Cinéma. Je me suis aperçu petit à petit que je trichais ou galégeais sur un certain nombre de réponses, et parlais beaucoup de moi. J'ai noté un jour, à ce propos, en laissant un commentaire à M. Toujours-aussi-Maso, que je me débraguettais beaucoup plus chez les autres que chez moi : c'est après tout normal pour un tenancier, qui ne va pas raconter sa vie à ses clients, mais peut bien se le permettre de temps à autre chez... les autres. Que l'on considère donc que ceci est comme déposé chez M. Cinéma. Par ailleurs, certaines questions - ce n'est pas une critique - étant ambiguës, j'ai préféré ne pas me tourmenter trop longtemps sur leur signification. J'évite enfin les photographies, pour cette fois.


1- Quel est votre plus ancien souvenir d'émoi érotique ayant un lien avec le cinéma ?

La découverte dans la bibliothèque de ma mère, vers 7-8 ans, de la Marylin de Norman Mailer, notamment les photographies où l'on distingue ses seins derrière un tissu assez transparent. Je ne sais pas à quel point on est influencé dans l'ensemble de sa vie sexuelle par ses premières découvertes, je me méfie des reconstructions a posteriori, mais je dois constater qu'aujourd'hui encore si je devais choisir une actrice comme représentant « la femme », c'est vers Marylin que je me tournerai - ceci même si je suis tombé amoureux de bien d'autres actrices, fort différentes.

Autre souvenir lointain, plutôt vers 11-12 ans : une photographie en noir et blanc, dans Télérama, de B.B. allongée sur un lit, un bout de drap couvrant son sexe (Et Dieu créa la femme ?). Je me souviens très clairement m'être demandé ce qu'il y avait en-dessous du drap. Et bien sûr, c'est une question à laquelle je n'ai pas encore trouvé de réponse vraiment satisfaisante.

2- Quels films (un par décennie depuis les années 20) représentent pour vous le summum de l'érotisme ?

La question la plus difficile, peut-être, allons-y à l'instinct, sans scrupule à oublier des chefs-d'oeuvre :

Les deux orphelines.

Cette sacrée vérité.

Lumière d'été.

Vertigo - impossible de ne pas le citer, impossible d'imaginer une vie dans laquelle je n'aurais pas rencontré ce film.

Pas de printemps pour Marnie, cette suite maudite et sublime de Vertigo, que je n'ai vue que deux fois avec dans les deux cas une émotion démesurée et que je n'ai plus osée revoir depuis plus de quinze ans.

Le diable probablement et La marquise d'O.

Let there be rock et Pauline à la plage (en gros, gardez un Rohmer pour l'une de ces deux décennies, et enlevez le film de votre choix).

Le Val Abraham.

Quatre nuits avec Anna ? Je ne l'ai pas vu, mais il faut faire une place à Skolimowski, dont l'érotisme, notamment dans Deep end, m'a toujours beaucoup touché. Et puis je suis court sur les années 90 et 2000...

3- Quelle acteur/actrice a su vous montrer la plus belle chevelure ?

Je ne peux ici que tricher : la fille dont j'étais amoureux en classe de première, derrière qui je me trouvais en maths, m'a laissé un souvenir indélibile en se passant la main dans les cheveux : j'ai encore dans mon corps la trace de la sensation, à proprement parler électrique, éprouvée en voyant quelques-uns de ses cheveux retomber doucement après être restés un merveilleux instant suspendus en l'air, et il n'y a aucun souvenir cinématographique qui approche cette émotion.

4- Les plus beaux pieds ?

Les pieds de Machiko Kyo enlevant ses chaussons pour marcher au supplice à la fin de L'impératrice Yang-Kwei-Fei.

5- Si tout comme dans La Rose pourpre du Caire, un personnage devait sortir de l'écran et vous accompagner quelques jours avant de disparaître à jamais, qui serait-il ?

Toute modestie bue, la Marylin des Misfits, à la fois pour sa beauté si sublime et si émouvante, et parce que personne dans le film, ni les personnages ni malheureusement (ce tocard partouzard surfait de) John Huston, ne réussit à l'aimer autant qu'elle le mérite. Tout le monde lui répète qu'elle est très belle - au cas où cela ne se verrait pas - mais personne ne l'aime vraiment : je comblerais volontiers moi-même cette lacune.

6- Quelle est votre scène de pluie préférée ?

Peut-être une scène qui n'existe pas : je me souviens d'un beau texte de Vecchiali sur Demy, où il disait que celui-ci était capable de réussir mieux que personne une scène du genre « les amants se retrouvent sous la pluie et s'embrassent ». Sauf grossière erreur de ma part, Demy n'a jamais tourné cette scène, mais j'en ai une version dans mon cerveau, les grands travellings des Parapluies de Cherbourg avec la pluie en plus, et une Deneuve un peu plus mûre - pas virginale, pour être clair. L'amant reste dans le flou - ce doit être moi.

7- Y a-t-il une musique de film qui saurait accompagner vos ébats amoureux ?

Je pourrais à la rigueur m'imaginer batifoler au son des musiques de Vertigo et du Mépris, mais qui prête attention à un fonds sonore pendant qu'il fait l'amour ? En revanche, rejouer avec ma douce la scène inaugurale, primitive, du Mépris, musique à l'appui, pourrait être amusant.

8- Avez-vous vu dans un film un vêtement que vous aimeriez porter ou offrir ?

Je pourrais m'en tirer par une pirouette en disant que les vêtements sont faits pour être enlevés, le fait est que je sèche... Disons que Jane Russell porte d'ordinaire si bien ce qu'elle porte qu'on a envie de le lui arracher !

9- Existe-t-il une actrice de films pornographiques que vous aimeriez voir dans un film d'un autre genre ?

Est-ce tricher que de répondre que, spontanément, ce qui me vient à l'esprit est plutôt de tourner moi-même des films pornos avec certaines femmes de ma connaissance ? Ou, l'un n'empêche pas l'autre, de faire l'amour avec certaines belles actrices X ? De fait, une actrice porno n'apporte a priori rien à un film traditionnel, sauf à le faire devenir porno, et dans ce cas, n'est-ce pas plus excitant avec une femme qui n'a pas pour occupation courante d'accueillir des éjaculations faciales ?

10- Quelle est la scène (ou le film) ayant le mieux stimulé votre odorat ?

J'ai toujours trouvé que la scène du Professeur où Alain Delon enfouit goulûment et désespérément son visage dans les cuisses de la belle Sonia Petrova sentait vraiment et délicieusement la chatte.

11- Si vous pouviez prolonger une séquence soudain interrompue, quelle porte fermée rouvririez-vous, quel rideau tiré écarteriez-vous ou quel panoramique s'esquivant vers le décor anodin, redresseriez-vous ?

Comme d'autres, je trouve cette question difficile, ou paradoxale. Ma réponse sera donc un rien ambivalente : la très érotique scène lesbienne de The killing of Sister George, où une femme mûre se met à déshabiller la belle jeune endormie est formidablement sensuelle, on râle qu'elle soit interrompue... mais il était difficile qu'elle dure plus longtemps : le réveil de la jeune, qui si mes souvenirs sont bons interrompt les attouchements en cours, est à la fois une frustration, un accomplissement naturel de la scène, et le signe de la maîtrise d'Aldrich, grand cinéaste s'il en fût.

12- Quelle actrice ou quel acteur a su vous montrer la plus belle poitrine ?

Mon érotisme ayant pendant longtemps - pendant mon pucelage ? - été plus centré sur les seins que sur les fesses (j'irais parfois jusqu'à soutenir que l'on ne découvre vraiment le cul des femmes qu'une fois qu'on en a prise une en levrette), j'aurais tendance à me cacher derrière ou dans toutes les belles poitrines auxquelles je peux penser... J'avoue avec un rien de honte, parce qu'une part de moi a une vraie haine pour le porno, que le souvenir des seins de « Laure Sainclair » me bouleverse toujours.

13- Les plus belles dents ?

BB, Lauren Bacall et ma femme.

14- Vous êtes enfermé jusqu'au matin, avec le partenaire de jeu de votre choix, dans un musée berlinois qui a reconstitué des centaines de décors de films. Lequel choisissez-vous pour votre nuit ?

Ce n'est pas berlinois, mais germano-polonais (je n'aurais sans doute pas eu cette idée sans une telle référence géographique) : Adam et Eve recréent l'humanité depuis Auschwitz - qui ne me suggère pas un film particulier, mais hante le cinéma (et un peu trop la critique de cinéma).

15- Quel est pour vous le mot, la phrase ou le dialogue le plus empreint de sensualité ?

Sensualité, je ne sais pas si c'est le mot, mais j'adore la réplique de la coiffeuse dans Vertigo, avant la fin de la « retransformation » de Kim Novak, quand James Stewart donne des conseils précis : "The gentleman certainly does know what he wants."

16- Quelle est votre scène de douche préférée ?

Difficile d'éviter Psycho et Pulsions. Sinon, ce n'est pas vraiment érotique, mais j'aime bien l'utilisation du Requiem de Fauré par Vecchiali quand N. Silberg prend sa douche dans Corps à coeur.

17- Existe-t-il une actrice que vous aimeriez-vous voir dans un film pornographique ?

D'une certaine manière, toutes celles que j'ai désirées. Mais d'une certaine manière seulement, et, si j'ose dire, pas « pour de vrai ».

18- Quel film et/ou quel cinéaste vous paraît le moins érotique ?

L'inepte Amant, bien sûr, mais à peu près toutes les scènes supposées érotiques du cinéma français depuis vingt ans pourraient figurer ici. Pauvre France !

19 - Quelle actrice ou quel acteur a su vous montrer le plus beau ventre ?

L'érotisme cinématographique du ventre dénudé est assez récent et correspond à un cinéma que je ne connais pas nécessairement bien. Je dirais celui de Françoise Dorléac dans Les demoiselles de Rochefort.

20- Les plus belles mains ?

Bergman ayant souvent (trop ?) insisté sur l'attirance des femmes pour les mains d'hommes, je pense par associations d'idées et contrecoup aux mains de l'admirable Liv Ullmann. Le souvenir du gant enlevé de Gilda revient tout de suite à l'esprit. Gloria Grahame, aussi... Autant demander quelle actrice on préfère !

21- Quelle est la scène (ou le film) ayant le mieux stimulé votre goût ?

Je n'arrive pas à retrouver le nom de ce film produit par L. von Trier, film que je n'avais pas trouvé très intéressant, mais qui comporte une scène célèbre d'amour dans une cuisine. Le fait qu'il s'agisse d'un vrai porno (intello et branché, certes, mais tout de même) permettait d'y aller franco dans le mélange sexe-nourriture. En même temps j'aime trop la bouffe et l'odeur des femmes pour avoir vraiment envie de les mélanger - et tant pis si ce n'est pas le sens exact de la question. (Odorat et goût étant mêlés, spécialement en matière érotique, je renvoie à la question 10 et au fumet présumé de Sonia Petrova).

22- Quelle est votre comédie musicale préférée ?

Dans ce contexte, cela revient à demander quelle est la comédie musicale la plus érotique. Tous en scène est moins érotique que d'autres (notamment Phantom of the paradise - Jessica Harper ! - voire aussi ce film musical qu'est Suspiria), mais on aura du mal à faire mieux que le numéro Astaire-Charysse sur la fin - qui donne d'ailleurs une des plus belles scènes des Histoire(s) du cinéma.

23- En inversant le principe de La Rose pourpre du Caire, si vous pouviez pénétrer dans un film, lequel choisiriez-vous ?

Encore une fois, vu le contexte, cela revient logiquement à choisir un des films de la question 2. Que Kim Novak me permette donc de la suivre dans son itinéraire, en n'oubliant pas de me laisser, s'il est besoin « a second chance »...

24- Quelle est votre scène muette entre deux amants préférée ?

En anticipant sur la question suivante, je pourrais répondre la scène finale des Temps modernes. Dans le cinéma parlant, je pense à ma réponse à la question 4. Allez, la sortie de la chute d'eau à la fin de Johnny Guitar.

25- Quel film vous a toujours semblé manquer d'une ou de plusieurs séquences érotiques ?

Je n'en vois pas... Même sans sexe, un bon film est toujours érotique. C'est vraiment un exemple absurde, mais imagine-t-on Les temps modernes avec une scène érotique, alors même que Paulette Goddard y est extraordinairement sexy ? Dans un autre genre, l'érotisme homophile à la fois discret et dégoulinant des films de Melville y perdrait beaucoup si l'auteur s'était senti obligé d'y faire figurer une scène d'amour classique. Le sexe (« hétérosexuel ») chez Melville est une sorte d'hygiène, qui lui permet comme à ses personnages de ne s'occuper par ailleurs que de ce qui les intéresse, en l'occurrence des histoires d'hommes. Se forcer à filmer une scène érotique aurait autant coûté à Melville que cela aurait perturbé l'équilibre, disons psycho-sexuel, de son univers.

On ne ressent donc pas nécessairement le manque d'une scène spécifique. En revanche, j'ai en horreur les films soi-disant pudiques, où ça ne couche pas, et qui de fait sont anti-érotiques au possible. Je pense notamment au Sautet avec Dussolier et Auteuil (Un coeur en hiver, i.e. Une bite au congel), ou à Lost in translation : ce n'est pas une scène précise qui manque, mais le fait d'éviter la rencontre des corps qui rejaillit en chaque cas sur tout le film.

26- Quel est pour vous le plus beau plan de femme ou d'homme endormi ?

Je ne me souviens pas de la scène de Bus Stop à laquelle M. Cinéma fait référence, mais il me semble que Marylin dort encore de façon fort envoûtante dans les déjà cités Misfits.

27- Quelle actrice ou quel acteur a su vous montrer la plus belle nuque ?

Au risque que mes souvenirs soient inexacts : Anna Karina chez Godard.

28 - Le plus beau sexe ?

Puissance du fantasme autant que hommage rendu à la Sale histoire de Eustache, j'ai l'impression qu'il y en aurait beaucoup... Pour rester dans le domaine du « réel », la jolie motte de Isabelle Huppert nue devant son père gentiment alcoolo, Mastroianni, qui la lui farfouille doucement avec une tendresse paradoxalement pudique, et conclut rêveusement : "Tu es devenue une vraie femme..." (Ferreri, Histoire de Piera).

29- Vous prenez miraculeusement, au sein d'un film, la place d'un potentiel partenaire sexuel : lequel ?

Joker ? Question fort ambiguë, d'autres que moi l'ont noté. Je n'ai pas aimé Mulholland drive, mais peux rêver me retrouver à la place de l'une des deux (ou des deux, pour ainsi dire) actrices dans leur grande scène saphique.

30- Quelle voix vous a le plus troublé au cinéma ?

Bacall, Russell, Grahame, Novak, Monroe... Parély, Demazis, S. Simon, Deneuve... Il y en a trop. Un clin d'oeil à Juliet Berto, dont paradoxalement je ne retrouve pas en mémoire la voix à l'instant présent !

31- Y a-t-il un film classé X, dont vous aimeriez découvrir le remake sans aucune scène pornographique ?

Rêves de cuir, pour voir ce qu'il resterait de son dispositif sans scènes hard, et Entrez vite, vite, je mouille... de Bouyxou, que je n'ai jamais vu et imagine donc un peu, nécessairement, sans connaître son côté porno, ce qui n'est pas évident vu son titre... Drôle de question !

32- Quelle est votre scène de danse préférée (hors comédies musicales) ?

Je triche un peu mais pas vraiment, tout en liant cette question à la question 11 : les premiers pas de danse esquissés l'air de rien par F. Astaire et C. Charysse, avant qu'ils ne se mettent à danser dans le parc : si leur numéro est magnifique, ces tout premiers pas me laissent à chaque fois sans voix.

33- Quelle actrice ou quel acteur a su vous montrer les plus belles fesses ?

Je rejoins sans peine Nightswiming sur ce coup, la scène où Ben Gazzara contemple les fesses d'Ornella Muti dans Conte de la folie ordinaire m'avait transporté. Mais pour splendides que soient ces fesses, elles ne font pas tout : il y a l'amour mélancolique que Gazzara leur porte, l'atmosphère de la plage, la lumière... J'ai toujours voué une grande affection à Ferreri, toutes choses égales d'ailleurs, depuis que j'ai découvert cette scène (et, plus tard dans « mon » temps, celle évoquée à la question 28).

34- Le plus beau sourire ?

Je ne suis même pas sûr qu'elle sourie beaucoup dans ce film, mais je pense à Jacqueline Bisset dans La nuit américaine. Et à la réflexion, je me dis qu'elle ne sourit pas, mais que l'on passe le film à attendre de sa beauté mélancolique un sourire radieux qui serait le plus beau, le plus paradisiaque jamais vu.

35- Existe-t-il un plan, une séquence ou un film qui aient réussi à vous émoustiller sans avoir à priori été conçus à cet effet ?

Il y a maintenant un certain nombre d'années, j'ai tourné un court-métrage (assez influencé par Jean-Claude Guiguet, paix à son âme) interprété par deux jolies actrices. Le tournage s'est dans l'ensemble très bien passé, si bien passé que lors d'une prise d'une scène de dispute (purement verbale, il n'y avait pas de contact physique entre les filles), j'étais si content de la façon dont mes actrices jouaient que j'en ai eu une bonne érection. En toute honnêteté, il m'a toujours semblé depuis que ce n'était que la réussite du jeu des comédiennes qui m'avait ainsi stimulé, et qu'il en aurait été de même si la scène avait concerné deux petits vieux édentés. Je ne sais trop s'il y a une morale à en tirer - une théorie de la relativité des érections ? - ou si cela répond vraiment à la question.

36- Quelle actrice ou quel acteur aimeriez-vous voir grimé en l'autre sexe ?

Vaste question, M. Cinéma ayant ici me semble-t-il quelque peu botté en touche.. Pour les femmes, Claudia Cardinale et Jeanne Moreau ont montré ce que l'on pouvait tirer du travestissement, je n'ai pas moi-même d'idée à soumettre. Pour les hommes, on peut d'une certaine manière - car il est plutôt heureux qu'il ne l'ait pas fait, pour des raisons comparables à celles que je décrivais au sujet du cinéma de Melville, auquel il est lié - rêver à un Delon travesti.

37- Quel regard-caméra vous a le plus ému ?

J'ai failli oublier cette question... Pour changer des grands classiques (Monika, Les 400 coups, La dolce vita...), je dirais que le train arrivant en gare de La Ciotat nous regarde depuis toujours.

38 et 39- Quel réalisateur est selon vous le mieux parvenu à filmer l'acte sexuel (hors films pornographiques) ? Est-ce le même que celui que vous considérez comme le plus grand maître en érotisme ?

Je mêle ces deux questions parce que rien ne me vient à l'esprit pour la première [ajouté le soir : il y a bien le Numéro deux de Godard, mais c'est plus un film sur la vie sexuelle quotidienne d'un couple : ça ne diminue pas son mérite, mais on n'y trouve pas une scène bouleversante de coït] et parce que je reste marqué par l'idée d'André Bazin selon laquelle on ne peut vraiment filmer le sexe et la mort. A la limite, le magnifique strip-tease de Rebecca Romijn-Stamos dans la Femme fatale de De Palma pourrait être une réponse à la question 38, mais il ne s'agit justement pas d'un acte sexuel, « seulement » de ce qui précède. Tout en renvoyant à la question 2, je dirais sans originalité que Mizoguchi, Bunuel, Bresson, Rohmer, Ophüls, Lubitsch, parfois Lang et Truffaut, et tant pis pour ceux que j'oublie (Hawks-Ford-Walsh notamment), ont contribué à la formation de ma sexualité, ce dont, quelle que soit celle-ci, je ne peux leur être que reconnaissant. Citons Freud (beurk ?) pour conclure : "celui qui débarrasserait l'humanité de la sexualité serait considéré [à tort] comme un héros..." Péché originel forever !


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RIDEAU !

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mardi 1 décembre 2009

Le texte précédent finissait un peu en queue de poisson : reflet d'une gêne que je vais m'efforcer d'expliciter. Voici ce que j'avais écrit dans un premier temps (les passages en italiques et entre crochets ont été rajoutés aujourd'hui) :

Revenons pour finir à un autre paradoxe, qu'il serait regrettable de laisser aujourd'hui de côté. "Le niveau global de la violence a baissé sur le long terme", nous disent historiens et sociologues : c'est très certainement vrai, mais cela ne résout pas tout. On peut certes ironiser non sans raison sur le caractère parfois excessivement douillet de l'individu moderne, sur le fait qu'il ne peut plus rien supporter - ne serait-ce que par rapport à ce que d'aucuns vivent dans d'autres pays, il est de fait nécessaire de garder en tête une échelle des valeurs. Mais le niveau de violence effectif est une chose, ce que l'individu moderne peut supporter, donc, en est une autre, et le sentiment d'inégalité devant la violence en est une troisième. Il faut sans doute nuancer ce qu'écrit M. Gauchet sur la façon dont la pauvreté a pu protéger de la violence, de même que les références de P. Chaunu à ce que l'on appelle couramment désormais des « zones de non-droit » : des coins pourris où les (« salauds de ») pauvres se bouffent entre eux, ce n'est pas tellement une nouveauté ni dans l'histoire de l'humanité ni dans celle de notre République. Mais il y a tout de même un cocktail dangereux dans la situation actuelle : les questions d'immigration, le fait que les informations circulent plus qu'avant (ce qui se passait à Belleville à la fin du XIXe ne faisait pas l'ouverture du 20 heures et n'empêchait pas les Bretons ou les Provençaux de dormir), l'impunité réelle ou supposée de certains (en haut et en bas de la société d'ailleurs, nous retrouvons notre schéma de départ), tout cela, dans le contexte de la diminution de l'importance de la France dans le monde (diminution tellement encouragée par N. Sarkozy dans sa volonté de banaliser notre pays [ici se situait une note explicative comportant un nouveau rapprochement avec VGE, je laisse tomber pour l'instant]), met clairement à mal le sentiment d'égalité des Français devant la loi, sentiment qui est un des piliers de la nation française et que l'on ne peut purement et simplement confondre avec un excès d'égalitarisme.

Ce qui signifie que faire la différence entre une voiture brûlée et un homme assassiné ne doit pas impliquer de tenir pour rien la voiture brûlée - ni le sentiment d'impuissance de son propriétaire, son impression, fondée ou non, que le coupable ne risque rien. Tout cela est du poison qui affaiblit graduellement la communauté. [D'autant que, dans la pratique, qui peut dire ce qui brûlera après les voitures ? (Rien, peut-être, tant la voiture est à la croisée des chemins, symbole de la société de consommation, de la liberté de Popu d'aller se faire enculer au travail, objet facile à détruire sans se faire repérer et sans commettre de cambriolage, etc...)]

Deux remarques pour finir :

- P. Chaunu, qui ne passe pas pour un syndicaliste fanatique, n'omet pas de mentionner que l'État-Nation et la lutte contre la petite délinquance ont fondamentalement besoin d'un « système d'éducation en état de marche ». C'est peu de dire que cela ne semble pas être la priorité de « notre » Président ;

- tout ceci n'exclut pas d'autres approches, plus réjouissantes - Jean-Pierre Voyer notait que les petits voyous ne brûlaient que les voitures de merde, respectaient celles qui valaient vraiment quelque chose. Ainsi que je l'ai noté en chemin, nous sommes dans la situation où nous nous retrouvons à essayer de défendre quelque chose que nous n'aimons pas nécessairement, de peur que quelque chose de pire ne vienne à la place. Il faut être conservateur contre Sarkozy et contre la racaille, parce que les deux nous font chier, mais l'opposition au premier est idéologique et fondamentale, l'opposition aux représentants de la seconde est purement pratique, et pourrait n'être qu'éphémère.

Ce dernier paragraphe n'a rien d'une volte-face conceptuelle, en ce qu'il ne recèle pas de contradiction avec tout ce qui précède, mais, ajouté au côté assez pontifiant de ces explications, m'a suffisamment gêné pour que je sursoie momentanément à sa publication. En réalité, je me suis retrouvé, dans la forme, prisonnier de la gêne qu'avec d'autres j'éprouve en ce moment et que j'évoque ainsi : "nous nous retrouvons à essayer de défendre quelque chose que nous n'aimons pas nécessairement, de peur que quelque chose de pire ne vienne à la place." Ce sentiment est ce qu'il est, mais il est, justement. Le problème est qu'il m'a paralysé la plume, d'où ce texte si lourd... D'un côté, on ne peut que comprendre que Popu-qui-se-lève-tôt râle en voyant qu'il ne peut pas aller au boulot parce que sa voiture a été cramée par des petits branleurs qui, eux, font la grasse matinée, on ne peut que compatir en pensant qu'il est attaqué de toutes parts, par l'État qui l'emmerde et l'impose de plus en plus tout en lui fournissant de moins en moins de services, par la racaille qui lui fout les boules et lui détruit l'un de ses rares biens... et d'un autre côté, ce n'est pas faire preuve d'une croyance illusoire dans des lendemains qui chantent (ou alors, autant mettre la clé sous la porte, laisser N.S. poursuivre ses basses oeuvres et se distraire avec un peu de porno sur le net)


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une femme seule est en mauvaise compagnie...


, que de se dire que si Popu en question se bougeait un peu les fesses et réfléchissait un peu plus à son mode de vie d'esclave salarié et de pute-même-pas-de-luxe, cela ne ferait de mal à personne - et diminuerait d'ailleurs à terme les capacités de nuisance de la racaille. Et certes on sait que ce n'est pas facile de nos jours pour Popu, etc. - on retombe vite sur l'autre côté du problème.

Voilà, vous connaissez cette ambivalence, peut-être la partagez-vous. Le fait est qu'elle m'a sournoisement rattrapé au cours de la rédaction de ce texte, et qu'il m'a paru, à tort ou à raison - et entre autres par manque de temps, pourquoi le nier -, préférable d'expliciter clairement ce phénomène plutôt que de remettre à plat tout ou partie de cette rédaction. A plus !

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dimanche 29 novembre 2009

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AMG - Rebatet en pleine péroraison...


D'abord, un petit coup de pied de l'âne dans les fesses de N. S., ça ne peut pas faire de mal :

"Chaque ajustement nécessite beaucoup d'efforts, de tractations afin d'empêcher des explosions. Il faut éviter de vouloir tout conduire de front. Les réformes doivent être menées les unes après les autres, selon un ordre d'urgence, en évitant la réforme pour la réforme et en bannissant la réformette. Il ne faut jamais oublier que la réforme est toujours pénible : les peuples préfèrent la stabilité et détestent le mouvement. Les dernières années de l'Ancien Régime furent le temps de la réformette, de la mini-réforme brownienne, de l'agitation en tous sens." (P. Chaunu, Danse avec l'histoire, (1998), pp. 146-47)

("La réforme, oui, la chienlit, non !" Sarkozy le soixante-huitard, c'est vraiment la chienlit.)

Ce qui, incidemment, rappelle qu'à certains égards la France est dans une situation pré-révolutionnaire - depuis un certain temps, et peut-être encore pour longtemps. C'est l'une des caractéristiques du temps présent - une situation qui s'est graduellement mise en place depuis 1973 et le premier choc pétrolier : un inconfort général, une situation de crise effective pour des couches de plus en plus étendues de la population, mais sans violences autres que sporadiques, localisées, et, osons le dire, peu violentes (combien de morts, dans les émeutes de 2005 ?). Les gens les plus désespérés n'ont peut-être plus grand-chose à perdre, mais ils ne peuvent que constater que leurs concitoyens mieux lotis, d'une part ne vont pas les aider plus que ça, d'autre part ont eux-mêmes pour seul espoir de se protéger de la crise. On a connu situation politique et psychologique plus dynamisante... Et si l'on peut accuser l'individualisme et l'égoïsme de tout un chacun, on voit bien une fois encore que les concepts d'abrutissement des masses ou d'aliénation n'ont une valeur explicative que secondaire : tout le monde sait bien que Nicolas Sarkozy, François Hollande ou je ne sais qui d'autre se soucie des Français comme de l'an 40, tout le monde sait bien que le mode de vie actuel (la société de consommation) ne mène nulle part. Ils s'y accrochent pourtant désespérément, à ce mode de vie, dira-t-on : précisément, si le système tient encore, c'est qu'il repose sur cette force extraordinaire, la volonté de tous ceux qui en font encore partie, c'est-à-dire à peu près tout le monde, y compris le SDF qui s'agrippe à son RMI et à sa CMU, la volonté de tout un chacun de continuer comme ça, par peur de lendemains pires ou encore pires. Le système ne mène nulle part, mais nulle part, au moins, ce n'est pas, en principe, l'enfer. Si, donc, le libéralisme a pour résultat de rapprocher l'homme de sa condition la plus animale, et si l'animal a pour premier et principal désir de persévérer dans son existence, nous y sommes : chacun ne pense qu'à durer, et contribue donc à ce que le système dure.

(J'ai exprimé des réflexions similaires en mai dernier, avec un point de départ inverse : les gens désirent en fait la crise, parce qu'il n'y a qu'une vraie crise qui puisse les sortir de leur torpeur, qu'ils haïssent mais dont ils savent qu'ils n'arriveront pas tout seuls à en sortir.)

Avec bien sûr, et sans même évoquer les questions écologiques (qui, vous l'aurez compris, ne me passionnent pas), des effets contre-productifs : on aura raison de dire que ces efforts faits pour simplement durer et pour éviter le pire, non seulement n'améliorent pas la situation, mais risquent bien d'amener à ce pire que l'on redoute tant. Et, dans cette optique, il est évident que les « réformes browniennes » de notre président aggravent la situation, de même que, ainsi que je l'écrivais toujours dans le même texte, sa façon de faire le vide autour de lui et de s'attaquer sans relâche à tout ce qui en France est institution, peut aboutir un jour à un face-à-face simple : les Français vs. Nicolas Sarkozy, face-à-face qui ne peut guère être remporté par le second. Tout ceci je l'admets sans réserve, à condition que l'on comprenne bien à quel point les efforts faits par chacun de nous pour que la situation actuelle dure, doivent être pris en compte dans l'analyse.

Bref. Je n'avais pas prévu de vous parler de ça, mais d'essayer de mieux comprendre pourquoi Nicolas Sarkozy, encore lui, pauvre salope, ne lutte guère contre l'insécurité. Parce que, même si c'est un jeu dangereux, ça l'arrange pour les élections, nous sommes d'accord. Mais essayons d'aller un peu plus loin, et d'abord de remonter un peu plus haut dans l'histoire. Pierre Chaunu, encore :

"[L]a fonction essentielle [de l'État-Nation] est d'assurer des espaces de droit et de paix au moins relatifs. Là réside, particulièrement en France, le moteur de la gratitude et de l'amour qu'on porte à l'État-nation. Aujourd'hui, d'ailleurs, il est nécessaire que l'État-nation France reconquière sont territoire pour y faire régner l'ordre, la paix et le droit égal pour tous. La tâche n'est pas facile car, paradoxalement, lutter contre la petite délinquance qui empoisonne la vie quotidienne exige plus d'efforts que les interventions militaires au loin, voire plus que le rude combat contre le terrorisme extérieur ; il faut davantage de volonté, de principes, de rigueur et surtout un système d'éducation en état de marche. Une armée sophistiquée triomphe, en effet, difficilement d'une guérilla. C'est une loi de l'histoire. Le demi-échec des Américains au Vietnam en est la preuve : techniquement ils auraient pu gagner mais au seul prix de l'extermination, donc de la suppression de l'enjeu... ce qui revient à ne pas gagner." (Ibid., p. 280)

Pas plus Chaunu que moi-même n'ignorons donc les difficultés pratiques. Mais continuons, avec un petit tour maintenant chez Marcel Gauchet, dans un texte qui remonte à 1990, c'était ma foi bien vu :

"A une inquiétude collective cruciale, car portant sur les principes mêmes du pacte social, on a répondu par une fin de non-recevoir. Mieux, par une création d'inégalité et, symboliquement, la plus lourde de toutes, celle de l'accès à la puissance publique - car il n'est pas besoin d'y insister, tout le monde ne se sent pas les mêmes moyens d'écrire au procureur de la République quand on refuse d'enregistrer votre plainte dans un commissariat. Cela, d'autre part, pendant que le signe de l'inégalité de fait en la matière se renverse : c'était la richesse qui exposait, tandis que leur dénuement même était supposé protéger les pauvres ; ce sont eux à l'opposé qui feront le gros des frais de la nouvelle « violence sociale » épargnant les mieux matériellement défendus. De là le développement au cours des années soixante-dix d'un climat passionnel et délétère autour des affaires de police et de justice. De là, par exemple, la remontée significative de comportements aberrants d'autodéfense qui fourniront aux pourfendeurs de l'« idéologie sécuritaire » le support idéal pour de flamboyantes diatribes contre le recroquevillement apeuré et vindicatif de populations égarées par l'instinct de possession.

Observons simplement pour commencer que ces farouches contempteurs de l'obsession sécuritaire n'en seront pas moins les premiers et les plus vaillants sur la brèche dès qu'il sera question de défendre les acquis de la Sécurité sociale. Il y aurait donc au moins une acception dans laquelle le besoin de sécurité ne serait pas inavouable... Ce qu'il faut rappeler à ces demi-lettrés, c'est qu'en effet, on le sait depuis Hobbes, dans un univers d'individus la sécurité est l'objet même de l'engagement en société. C'est en fonction de cette prémisse que s'est développée à l'âge moderne la forme d'État originale que nous connaissons, l'État protecteur. Manquer au devoir de protection qui engage le pouvoir social envers chacun des membres du corps politique, c'est remettre en cause ni plus ni moins les raisons qui pour chaque individu font le sens de son appartenance à une société. C'est le coeur même du système de légitimité de notre univers qui est en jeu dans cette attente." (La démocratie contre elle-même, Gallimard, "Tel", 2002, pp. 214-15)

Rappelons-nous ensuite à quel point Nicolas Sarkozy aime peu la France (c'est son droit d'ailleurs - en tant que personne, pas en tant que président), et il n'y a plus qu'à ajouter deux et deux : l'action qu'il mène par le haut, de dissolution de la France dans « l'Europe », de destruction des institutions françaises, est la même que celle qu'il mène par le bas, action qui est en l'occurrence passivité, envers la façon dont la petite (et, au moins, moyenne : les trafiquants de drogue) délinquance gangrène le sentiment de sécurité comme fondement de l'État de droit. Je ne dis pas que tout cela est pensé, je n'en sais rien, mais que tout cela va dans le même sens, un sens, n'ayons peur ni des mots ni de leurs connotations, anti-national.

(Marcel Gauchet, dans la suite du texte que je viens de citer, l'explique très bien : ce n'est pas l'immigré en tant que tel qui pose alors problème à un Français prétendument xénophobe et raciste en tant que tel : c'est la rencontre entre l'immigré et l'insécurité. Non seulement l'insécurité au quotidien mine-t-elle l'État-Nation, mais le fait qu'elle semble venir, et vienne pour une part effectivement, des immigrés ou de leurs descendants, aboutit à une sorte de cohésion nationale sur fond de « bouc-émissarisation » de l'immigré, cohésion dont tout le monde sent qu'elle est factice puisque, je suis encore M. Gauchet, on sait bien que les immigrés ne vont pas rentrer chez eux. Inconfort à tous les étages !)

(Qui dit immigré dit Giscard d'Estaing et regroupement familial, je vous en ai déjà parlé. VGE étant comme on sait un grand « Européen », nous retrouvons là, une fois de plus mais pas la dernière, un rapprochement entre l'intéressé et Nicolas Sarkozy.)

Le paradoxe évidemment, où l'on reconnaît sans peine le schéma de Castoriadis sur la façon dont le capitalisme scie la branche sur laquelle il est assis en détruisant les piliers de la société (les instituteurs et professeurs qui forment des citoyens obéissants, les fonctionnaires wébériens qui veillent à l'application neutre du droit, etc.) dont il a pourtant besoin pour fonctionner, le paradoxe, disais-je, c'est que, si le capitalisme est cosmopolite, il est né, ou du moins s'est vraiment développé, dans le cadre de l'État-Nation moderne, avec ce que cela implique sur le concept de sécurité : je renonce à une part de ma liberté, je renonce dans une certaine mesure à mes racines (cas typique des Corses et de la vendetta, institution holiste que l'État-Nation et son monopole de la violence légitime ne peuvent supporter), j'ai droit en retour à la sécurité, autant que tous ceux qui comme moi acceptent ce pacte. Autrement dit : renforcer les fonctions régaliennes de l'État, très bien, mais si on le fait en dissolvant par ailleurs, d'en haut et d'en bas, cet État qui jusqu'à nouvel ordre est encore l'État-Nation, eh bien non seulement on ne risque pas d'être très efficace, mais dans les faits on détruit cet État-Nation qui fut pourtant, et a des chances d'être encore, si utile pour le capitalisme...

C'est un peu le point aveugle des doctrines de la « bande à Soral » et de Égalité et réconciliation. Si on ne peut assimiler toute l'histoire de l'État-Nation à l'État-providence qui se met en place en France dans l'après-guerre sous l'influence du CNR, il faut reconnaître qu'autant l'État-Nation en général que cet État-providence en particulier ont été en harmonie avec l'essor et la stabilisation du capitalisme - Castoriadis encore : ce sont les prolos qui ont sauvé le capitalisme, en l'obligeant à accepter des règles et des limitations.

J'ignore quelle est la solution à ces diverses apories et contradictions, probablement la réalité nous fournira-t-elle une alchimie inédite dont elle a le secret, mais il me semble sinon impossible du moins très difficile de lutter à la fois contre le capitalisme et pour le rétablissement d'un État-nation cohérent et compétent. Le seul qui peut-être, je dis bien peut-être car c'est une question que je connais mal, ait vraiment essayé de sortir de ce carcan, serait de Gaulle et son référendum de 1969 sur la participation des travailleurs aux entreprises, laquelle aurait diminué le lourd poids des grandes boites dans la vie politique de la Ve République. J'écris tout ceci sans déprime particulière, juste pour que l'on sache un peu mieux ce que l'on veut et comment on peut l'atteindre. Après tout, il y a certains patrons qui seraient bien heureux de revenir au système des « Trente Glorieuses » et de se partager des marchés publics juteux sans avoir peur d'être rachetés par un fonds de pension ou un Indien sans manières, et qui ne voient pas que d'un bon oeil les théories fondamentalistes de Bruxelles. Ce serait un nouveau paradoxe : de même qu'à lire son blog on a parfois le sentiment que Frédéric Lordon pourrait mieux sauver le capitalisme que n'importe quel capitaliste, Alain Soral et sa mouvance contribueraient à restaurer un État foncièrement capitaliste - mais, au moins, relativement efficace et concerné par la communauté qu'il est censé incarner.

Cela dit, ce genre de phénomènes n'est pas non plus inédit : que des gens dont la sensibilité de départ soit peu étatiste se battent pour que l'État soit juste - et donc fort, sinon comment pourrait-il discuter sérieusement avec les dominants capitalistes ? - est une constante de l'histoire de l'État-Nation depuis la Révolution française - avant laquelle il y avait un Roi, compétent ou non, puissant ou non, mais qui de fait incarnait d'autres valeurs que celles de l'argent -, et ne fait que renvoyer à ce caractère hybride de l'État dont je vous parle de temps à autre : par certains côtés extérieur à la société, avec sa rationalité propre, par d'autres côtés émanation, voire incarnation, de la société.

- Il y aurait bien d'autres réflexions à faire, notamment sur le rapport de l'individu moderne à la violence, mais elles sont attristantes et pénibles, et transformeraient ce petit prêche en véritable sermon dominical édifiant... Une autre fois, mes frères, et bon premier dimanche de l'avent !


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Ach, l'insécurité est partout...

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mardi 24 novembre 2009

Gauchistes, encore un effort, par pitié... (II)

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Our hero !


J'ai écrit je ne sais plus où que la fonction historique de Nicolas Sarkozy serait peut-être de permettre aux Français de refaire (un peu de) leur unité contre lui, en leur faisant prendre conscience, non de leur identité nationale, mais de leurs valeurs, valeurs incompatibles avec les siennes (pour autant qu'il en ait : je vous avais écrit tout un sermon sur ce thème il y a bientôt un an, n'hésitez pas à le relire, il tient délicieusement le coup). Il me semble qu'il est déjà en train de réussir à réconcilier de Gaulle et Le Pen, ce qui, même si le temps a passé depuis les accords d'Évian, n'est pas un mince exploit. Éric Besson et la lumpen-racaille ont beau faire, les gens de droite voient bien que le bougne est problème second, pas premier. Pour le dire en reprenant les termes de P. Yonnet, ce qui compte est la nation en acte, pas une identité factice. Ou, très prosaïquement : on peut penser et dire du mal des immigrés, on préfère tout de même un sympathique et compétent plombier rebeu (et ceux qui croient que je prends les plombiers de haut feraient bien d'ausculter leur propre subconscient) à un politicien qui pontifie sur la France tout en essayant de vous prendre par tous les trous.

Ach, si seulement la gauche... Il y a trois ans je m'étais ému du peu de compréhension par les auteurs de gauche des notions de communauté et de holisme. Soit dit en passant, je n'avais alors pas lu Michéa (sauf peut-être Impasse Adam Smith), qui fournit sur ce point d'intéressants outils d'analyse. Quoi qu'il en soit, je pourrais vous faire le même numéro sur ce thème : cela a beau faire des dizaines d'années qu'un juif marxiste de gauche (merde, ça en fait des certificats de bonne conduite !), en l'occurrence l'excellent Gunther Anders, les a prévenus qu'il était devenu plus important que tout d'être conservateur, pour, dans un premier temps, préserver ce qui peut encore l'être, s'ils l'évoquent avec révérence, c'est pour oublier tout aussitôt ce sage conseil - ou s'offusquer si ce même conseil provient d'un goy non marxiste pas toujours de gauche.

L'erreur est pourtant ici à peu près la même que celle des gens de droite qui voient dans le krouia la source de tous leurs maux : il s'agit de faire porter trop de choses, positives ou négatives, sur les épaules de l'étranger, de l'immigré, du sans-papier. De même que les problèmes d'immigration sont seconds par rapport à la question du pouvoir politique de la France, la souffrance du sans-papier, pour réelle qu'elle soit, ne doit venir qu'en second, dans l'esprit d'un Français, par rapport à la souffrance de ses compatriotes - et là encore, ceux qui croient que lorsque j'écris « en second » je pense « on s'en fout » feraient mieux de réviser leur concept de hiérarchie - je ne prêche pas du tout l'indifférence, je rappelle ce qui me semble un ordre de priorités. Pour enfoncer le clou : un sans-papier malien peut être humainement plus intéressant qu'un gros con de Français, et il y en a !, mais si l'on ne veut s'occuper que de la souffrance du premier et pas de celle du second, fût-il un chômeur alcoolo xénophobe, il n'y a alors qu'une attitude cohérente : renoncer pour soi-même à tous les avantages que l'État(-Nation) peut offrir - et il y en a ! Si l'on accepte un tant soit peu l'idée de nation, on est bien obligé, en tout cas on devrait se sentir obligé d'être solidaire de ses compatriotes, tout difficile que cela puisse parfois être. Cela n'implique aucune renonciation à aucun idéal d'universalité que ce soit.

- Ce modeste rappel de priorités logiques n'empêche donc pas, il s'en faut, de « soutenir » autant les immigrés que French Popu. On peut très légitimement considérer que le mieux serait que la situation s'améliore aussi bien « ici » qu'« ailleurs » (Heil Godard !). Mais là encore, il faut être précis : si les politiques des pays occidentaux contribuent à maintenir une certaine partie du monde dans la misère, et donc à encourager les flux migratoires (qui ceci dit ne concernent pas nécessairement les plus pauvres), il est abusif d'accuser de tous les crimes le Français moyen qui trime pour nourrir sa famille, et cela reste abusif même s'il proclame se foutre du tiers-monde comme de sa première carte de France (pour ceux qui comprennent la métaphore).

En résumé :


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il est grand temps que D. Gluckstein et G. Schivardi enculent Besancenot un bon coup (ils peuvent y aller à sec, c'est déjà bien ouvert, Sarko a dégagé la voie) ; ceci fait, qu'ils aillent boire un verre au Wepler


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avec Villepin et Le Pen - et, tant qu'à faire, moi-même, je serais heureux d'entendre, la bouche pleine de joue de boeuf au Riesling mais l'esprit attentif, ce qui pourrait alors se dire.

- Et certes de l'eau risque de couler sous les ponts d'ici là. Quel est donc le statut de tout ce discours ? J'affirme mais ne prouve guère. Prends-je pour autant mes désirs pour des réalités ? Je crois trop bien connaître les capacités d'inertie de mes compatriotes pour me bercer d'espoirs illusoires. Reste un certain air du temps, que j'espère flairer à peu près bien. Et quelques références, que je vous donne pour finir :

- le dernier papier d'Alain Soral, où sont évoqués les rapports entre de Gaulle et la droite nationale ;

- un texte parmi d'autres de ce site irrégulier mais si réjouissant parfois, L'Organe ;

- à gauche, l'excellente réaction de Jacques Sapir à cet amusant projet - vous avez voulu Sarko, vous l'avez eu - visant à rendre les élèves de Terminale scientifique encore plus abrutis qu'avant. Vous ne manquerez pas de noter que J. Sapir ne diabolise pas plus que bibi les questions sur la nation, se contentant d'émettre quelques réserves sur M. Éric Besson. C'est bien le moins. Heureusement, la justice veille !


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Et elle n'est pas contente !

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lundi 23 novembre 2009

La loi morale dans mon cul.

Je découvre cette phrase de Camus : "Quand nous serons tous coupables, ce sera la démocratie." Il y a souvent un réel plaisir à ne pas savoir la signification précise qu'un auteur a voulu donner à l'expression de sa pensée, faute de disposer du contexte : le nivellement par le bas, le protestantisme, l'État-policier (qui entretient des rapports évidents à l'individualisme : si chacun est responsable de soi, c'est chacun qu'il faut surveiller, car le danger peut venir de n'importe qui... Hortefeux, c'est une vraie tendance de la démocratie), la prise en charge par l'individu de sa culpabilité, et, tant qu'on y est, de celle des autres (Sartre !)... les interprétations se bousculent, et tant pis si elles ne correspondent pas à ce que Camus a voulu dire. Je vous laisse y rêver en partant au boulot ou pointer au chômage.

Un petit divertissement tout de même pour votre début de semaine : dans deux semaines, sans doute n'aurez-vous rien de mieux à faire que de "Rêver le capitalisme" !, ceci avec une sacrée bande d'enculés-enculistes. Restons à Saint-Germain-des-Prés, cela fait irrésistiblement penser à Vian et à sa Java des bombes atomiques : "La seule chose qui compte, c'est l'endroit ousqu'elle tombe..."

Y a quelqu'chose qui cloche là-dedans !

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vendredi 20 novembre 2009

Différence des sexes, quand tu nous tiens...

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Le lien du vendredi, c'est ce redoutable questionnaire dû à M. Cinéma, redoutable par sa difficulté et par son effet déjà pervers - un comble : à le lire, on a presque l'impression de n'avoir aucun souvenir érotique, de n'avoir jamais eu d'émoi érotique - le fist-fucking anal made by Thierry Henry, péché véniel ou mortel, n'en tenant guère lieu...

A ceux qui le veulent de relever le gant, je me contente pour l'heure, ne pouvant rivaliser avec la photo si bien choisie par l'auteur pour orner son sujet, de vous renvoyer à ce joli montage photo tiré de Freaks. Santé !


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lundi 16 novembre 2009

Sida mental, hémophilie sémantique. - Du cosmos et de la diminution de ses défenses immunitaires.

Eisenstein


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Chose promise, chose due :

"La représentation symbolique de l'univers, non seulement est la seule possible, mais encore est la seule vraie. L'espace n'étant pas dans l'espace, mais toute représentation étant nécessairement spatiale, il est donc nécessaire de figurer la finitude ontologique de l'espace par un volume clos, fermé sur lui-même, et entouré de toutes parts par l'infini du métacosme divin. Cette représentation est conforme à la nature du cosmos physique, ce qui est l'essentiel, même si elle n'est pas cosmographiquement exacte, au sens où elle ne fournit pas une « photographie » exacte de l'identité cosmique. Seulement, une telle « photographie » n'existe pas. Il n'y a pas de représentation objectivement fidèle de la réalité spatiale. Il n'y a pas de point de vue adéquat sur l'espace, d'où l'on pourrait le décrire tel qu'en lui-même. Il n'y en a pas, et la doctrine eisteinienne devrait nous en convaincre. C'est pourtant ce que la doctrine galiléenne se propose de faire, et c'est en tout cas ce dont elle a réussi à persuader l'immense majorité des hommes. Voilà pourquoi cette révolution est essentiellement mentale. L'espace indéfini, que Newton tente de sauver en en faisant le sensorium Dei - mais il ne fut pas compris [1] - n'existe en vérité que « dans la tête » de millions d'Européens. Et il est bien difficile de rompre la fascination que cette nouvelle image mentale peut exercer sur notre esprit une fois que nous l'avons produite. Songeons pourtant que l'humanité l'a ignorée pendant des millénaires ; que pendant des millénaires les hommes n'ont jamais cherché à représenter l'espace comme tel, que toute la peinture, dans toutes les civilisations humaines, ne représente jamais qu'un espace spirituel et symbolique, c'est-à-dire figure sur une surface plane quelque chose qui est de nature transpatial. Au contraire, la Renaissance voit aussi l'apparition de la perspective graphique, ou perspectiva artificialis, c'est-à-dire la mise au point de procédés visant à la reproduction bidimensionnelle de la perception supposée objective et universelle des trois dimensions de l'espace. Quoi qu'il en soit des problèmes que soulève cette question, il est clair que cette représentation perspective de l'espace introduit l'illusion de la profondeur. C'est ainsi que cette profondeur illusoire réalisée à l'aide d'un « trompe-l'oeil » vient masquer la disparition de la profondeur ontologique du cosmos.


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L'homme éprouve le besoin de s'offrir à lui-même des attestations picturales de l'ouverture indéfinie d'un monde pourtant réduit à sa propre spatialité : partout des points de fuite, des blessures optiquement inguérissables, par où s'écoulent, inexorablement, le sang et la vie sémantique du cosmos. Désormais l'espace spirituel est fermé pour l'art sacré qui se dégrade en art religieux. Une civilisation tout entière s'abîme dans un décor de théâtre, de faux-antique et de paradis perdu." (La crise du symbolisme religieux, pp. 105-106. J'ai de nouveau supprimé des éléments de liaison du type : "Comme nous l'avons déjà remarqué...")

Sur la Renaissance, je me permets de vous renvoyer à ce qu'en écrit M. Sahlins. Sur Eisenstein, à cette phrase de l'excellent Jean Douchet, qui disait en substance que le maître russe était indéniablement un génie, mais qu'après avoir vu un film de lui, on n'avait finalement qu'une seule envie, celle de voir un « vrai film » - j'en dirais personnellement autant de certaines oeuvres de Welles, mais passons.

Ce texte pourrait nous amener à préciser certaines idées sur le « désenchantement du monde » - peut-être faudrait-il plutôt parler de désespoir. Nous y reviendrons bien sûr. Une seule remarque pour aujourd'hui : "L'espace indéfini n'existe en vérité que « dans la tête » de millions d'Européens" - si l'on veut de « l'identité nationale », en voilà ! Éric Besson devrait finalement demander à tous les immigrés de signer une déclaration sur l'honneur comme quoi ils acceptent la doctrine galiléenne - quand bien même Einstein et la physique quantique l'ont réduite à peu de chose -, car c'est bien l'un des fondements de notre « civilisation ». Pas de doigts, pas de chocolat, pas de Galilée, pas de papiers ! - Blague à part, c'est un de nos problèmes majeurs. On peut accuser les « repentantionnistes » de tous bords de tous les péchés possibles, et dans certains cas on n'aura pas tort, cela n'y changera rien : c'est d'abord parce que l'Occident s'est à une époque engagé dans une voie enivrante mais dangereuse qu'il n'a jamais totalement maîtrisée, qu'il vit avec une fausse perspective, c'est le cas de le dire, sur lui-même, et qu'il en est réduit, dans les faits, à demander aux autres de croire en des valeurs :

- auxquelles, c'est bien connu, ses propres dirigeants ne croient plus, ou sous une forme dégradée (sans parler de l'égalité, il faut imaginer ce que les termes de liberté et de fraternité signifient pour N. Sarkozy) ;

- auxquelles il estime devoir s'accrocher en dépit de l'évolution de ses propres connaissances, qu'il s'agisse, valeurs et mythes historiques, des révolutions française ou américaine, ou, valeurs et mythes scientifiques, des révolutions copernicienne et galiléenne. Attention : je ne suis pas en train de dire que tout est mauvais dans tous ces événements. Je note simplement que ce que l'on nous apprend à l'école (au sens large : jusqu'à l'université, et dans les journaux généralistes) sur ces événements fondateurs est à tout le moins inexact, parfois complètement faux, et que nous demandons à ceux qui viennent chez nous d'y croire.

On répondra que des mythes sont nécessairement des simplifications, qu'il ne faut pas trop leur en demander, mais cela ne fait que reculer le problème d'un cran : l'Occident a justement voulu des mythes qui ne soient pas des mythes, mais des vérités rationnelles. A un moment ou un autre, cela finit par poser problème. Il est vrai qu'il est parfois de la beauté même des problèmes d'être insolubles.


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[1]
"L'espace est, pour Newton, le mode selon lequel Dieu est universellement présent à toutes choses, et en dehors de cette « fonction », il n'a aucun sens et n'existe tout simplement pas." (p. 57) Pour le dire vite : malgré les apparences et les légendes, les hypothèses scientifiques de Newton s'enracinent dans une métaphysique explicite, mais le « sens de l'histoire » et certaines ambiguïtés des formulations de sa pensée ont contribué à occulter cette dimension de l'oeuvre de Newton et à minimiser son opposition proprement philosophique, métaphysique et religieuse, et donc pas seulement scientifique, à Descartes.

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samedi 14 novembre 2009

"La réalité objective n'est pas de nature matérielle."

A M. Limbes, c'est bien le moins.

Finalement, pas trop de polémique pour l'instant - si ce n'est contre des morts, il est vrai illustres, Galilée et Descartes -, mais de la philo, de la belle et bandante philo :

"1. - Nous ne pouvons pas ne pas penser le monde, puisque l'homme est précisément l'être pour qui le monde existe, c'est-à-dire pour qui l'ensemble des existants constitue un ordre objectif, indépendant, existant en lui-même. 2. - Penser le monde, c'est aussi penser un tout unifié : unité, totalité, existence, tels sont les caractères de l'idée de monde. 3. - Le surgissement de la pensée du monde s'effectue dans la découverte du langage : naître à la conscience du signe, c'est naître en même temps à la conscience des univers objectif et subjectif ; 4. - il en résulte que la pensée du monde est d'abord celle d'un monde « à dire », en d'autres termes d'un être dont il faut révéler le sens. 5. - En conséquence, une conception du monde qui exclut la pensée de son unité, la pensée de sa totalité, la pensée de son sens, et qui ne garde que celle de son existence, réduisant alors le cosmos à son pur être-là physique, n'est même pas une pensée du monde ou ne l'est qu'en réintroduisant subrepticement et inconsciemment les conditions qu'elle avait délibérément écartées. Or, on ne peut évidemment penser l'unité d'un monde dont l'isotropie est incompatible avec une structure d'ordre quelconque. On ne peut penser la totalité d'un monde dont la réalité physique est constituée par l'indéfinité spatiale, alors que la notion de totalité implique celle de finitude. Enfin on ne peut penser le sens d'un monde qui, par définition épistémique, en est dépourvu.

Il faut donc renoncer définitivement à imaginer le monde physique comme un amas de corps indéfiniment répartis dans un espace indéfiniment étendu. Le monde n'est pas dans l'espace, c'est l'espace qui est dans le monde. La pensée cosmologique qui pose « devant elle » la réalité physique de l'étendue indéfinie est immédiatement prisonnière de sa propre représentation : elle ne peut plus « sortir » de cette universelle extension qui l'environne de toutes parts et « où qu'elle aille ». C'est pourtant cette représentation qui envahit les esprits en ce début du XVIIe siècle, comme une véritable suggestion collective [dont les causes me semblent peu expliquées par l'auteur, et certes ce n'est pas le coeur de son sujet, note de AMG]. Le subconscient culturel est doté d'une nouvelle « image mentale », qui fonctionne d'une manière automatique et irréfléchie, au titre d'une évidence spontanée et qui accompagne toute pensée du monde. Par cette image, qui se trouve au fond de toute activité spéculative, la pensée devient un tableau, une représentation. Or, l'illusion propre de la pensée de l'espace, c'est de se supposer elle-même, ou, ce qui revient au même, de nous entraîner à penser qu'elle se suppose elle-même, c'est-à-dire que l'espace supposer un espace pour exister, que le « dans » et le « où », sont dans et . Qui s'arrêtera à la pensée de l'espace se convaincra qu'en effet elle affirme toujours implicitement que l'espace est toujours dans l'espace : à peine avons-nous posé, en pensée, un contenant, que nous posons un contenant du contenant, et ainsi de suite, indéfiniment. Or, c'est une erreur. L'espace n'est pas dans l'espace. L'espace n'est nulle part. Et même si nous avons quelques difficultés à l'imaginer, nous ne devrions avoir aucune peine à le concevoir. Dès lors, si nous tenons fermement cette conclusion, nous constatons que les figurations traditionnelles du cosmos sont, en réalité, les seules possibles."

(J. Borella, La crise du symbolisme religieux, 2e édition revue, 2008 [1ère édition 1990], L'Harmattan, pp. 100-101. J'ai fait de rares coupures, tout à fait négligeables.)

S'aventurer dans la démonstration de ce dernier point nous entraînerait trop loin, mais ne pas retranscrire cette idée aurait donné une fausse image de ce texte par ailleurs limpide. Quoi qu'il en soit, après lecture d'une centaine de pages, je ne peux qu'ardemment conseiller la lecture de ce livre étrangement peu connu, qui entre autres mérites :

- propose une véritable analyse de la modernité, y compris de ce qui en elle peut séduire (cf. les belles pages sur l'invention de la perspective à la Renaissance, à lire sous peu) ;

- marque bien ce qui rapproche le christianisme d'autres religions traditionnelles. En soi, ce n'est pas bien ou mal, mais d'ordinaire, soit l'on met à part le christianisme, pour le louer (point de vue par exemple de Girard, Chaunu, Ellul...) ou pour le blâmer (Nietzsche, notamment, avec toutes les complications de sa pensée), soit on le met dans le même sac (poubelle) que les autres religions, au nom de l'athéisme, de la laïcité, etc. Il est donc aussi rare qu'intéressant de rencontrer une approche qui, sans du tout tomber dans un syncrétisme béat, évite ces partages à tout le moins peu inventifs, et parfois, sous certaines plumes, carrément crétins.

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dimanche 8 novembre 2009

Tous dans la même galère.

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"Se rappeler combien l'univers est beau est, à en croire les sots, se rendre coupable d'anthropomorphisme. Mais comment ne pas l'admirer ? C'est, en réalité, une forme d'humanisme. Les cieux racontent la gloire de Dieu ; leur étendue manifeste la puissance de ses mains et suscite en nous un incoercible besoin de beauté. Le premier à le dire [?], berger de son état, fut roi d'Israël : il s'appelait David. Ses psaumes traduisent la plus belle de toutes les poésies, celle de l'univers qu'on est en droit d'aimer, lui, sa structure et/ou son auteur. D'où le mot de Voltaire : « Que Dieu existe ? la belle affaire ! N'importe qui est capable de s'en rendre compte, mais qu'il s'intéresse à moi, là est la véritable question et j'ai peine à le croire... » Cette phrase (...) m'a souvent fait penser cum grano salis que Voltaire est le plus grand théologien chrétien du XVIIIe siècle en même temps que son plus grand écrivain. Aujourd'hui la grande terre de spiritualité est peut-être l'Inde, car ceux qui y habitent savent contempler l'univers."

(P. Chaunu (avec E. Mension-Rigau), Danse avec l'histoire, Fallois, 1997, p. 43.)

"La vie future sera la répétition de la vie terrestre, sauf que tout le monde restera jeune, la maladie et la mort seront inconnues, et nul ne se mariera ni ne sera donné en mariage."

Mythe Andaman cité par C. Lévi-Strauss (d'après E. H. Man) dans Les structures élémentaires de la parenté, Mouton, 2e édition, 1967, p. 525.)


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C'était la minute dominicale de paix, avant que de repartir vers de nouvelles aventures polémiques. Bonne vie à tous !

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lundi 2 novembre 2009

Le prix Renaudot de F. Beigbeder.

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J'ai suffisamment pris mes distances avec certains aspects de la logique de Lucien Rebatet pour avoir aujourd'hui le droit de lui jeter des fleurs. Sans aborder encore le si émouvant massif des Deux étendards, que l'on ne saurait présenter par un échantillon de citations, même bien choisies, voici donc, tirées des Décombres, quelques saillies sur la vie sociale et politique française à la fin de l'entre-deux-guerres, dont je vous laisse goûter l'actualité par rapport à notre France sarkozyste, festive, déprimée, braillarde, inefficace, ne se posant que les questions qu'elle sait ne pas pouvoir résoudre... Pas de photos dans le corps du texte aujourd'hui - je pourrais mettre les mêmes que la dernière fois.

"Tout cela ressemblait à une vaste placidité. Paris tout entier exhalait l'épatement des viandes et des digestions, des loisirs fades et niais, le ruminement doux et bête de ce gros animal au repos que forment quatre millions endimanchés de bipèdes présumés pensants." (II, 8)

"Comme tous les ministres de la démocratie française, il [Daladier] vivait en vase clos, beaucoup plus isolé du peuple que n'importe quel monarque absolu de jadis, parmi des politiciens enfermés dans les abstractions et les calculs de leur bizarre métier, tous en sécurité derrière leurs privilèges, et pour qui un déplacement de voix représentait un dommage bien plus grand qu'une guerre." (I, 5)

Le Front populaire :

"On assistait toujours à la vieille pitrerie des partis gesticulant des rôles. (...) Les finances étaient pillées, l'économie saccagée, la plus grossière démagogie substituée à toutes les règles du gouvernement des hommes. La politique extérieure, où la gabegie avait des conséquences encore plus sinistres mais moins immédiates, était le fort de ces messieurs, le terrain où ils ne faiblissaient jamais, où ils pouvaient se livrer à toutes leurs lubies et tout leur sectarisme, où leur vénalité devenait la plus profitable, où ils cueillaient à foison les arguments jetés aux prolétaires impatients et qui commençaient à soupçonner la comédie. (...) La France exécutait devant l'Europe entière une grossière pantomime, présentant un derrière fuyard et foireux quand elle devait montrer les dents, clamant qu'elle ne permettrait ni ceci ni cela, et dégringolant dans une trappe à guignol quand ceci ou cela s'était produit. Elle se gargarisait avec des décoctions d'entités genevoises [la SDN], elle pelotait amoureusement des foetus de peuples lointains, et refusait aigrement, sous des prétextes insanes, l'alliance qu'une grande nation lui offrait à sa porte." (I, 2) - Lucien pensait à l'Allemagne de Hitler : cet exemple, ou contre-exemple, nous porte à la prudence, sans nous empêcher de penser qu'avec la Russie, tout de même, il y a de quoi parler...

"J'avais de plus en plus conscience d'une fatalité de la guerre : non la fatalité grotesque du droit et de la morale, qui n'a servi que de prétexte à l'usage des ingénus et des algébristes, mais la fatalité de la maladie. La démocratie, au point où elle en était parvenue de judaïsation, d'asservissement aux ploutocraties, aux desseins de leur impérialisme financier, portait en elle la guerre comme un cancéreux porte la mort." (II, 8)

- jusqu'à un certain point, on dirait du Jaurès ("Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage"). Peut-être faut-il aussi se demander si le monde de la démocratie, c'est-à-dire le monde où est né la démocratie, n'est pas plus guerrier que celui auquel il a succédé. A suivre ! - Il est par ailleurs possible de remplacer dans cette citation « guerre » par « crise ».

En attendant... ce qui nous attend, guerre ou crise, il est à craindre que le Français ne l'aborde comme il a vécu la « drôle de guerre » :

"Eh bien ! Je ne vois plus qu'une resquille goguenarde ou une vaste et invincible passivité.

A l'appel des affiches blanches [la mobilisation], les hommes sont venus, vieux, chevaux de guerre bien domestiqués, sachant l'événement obscur, convaincus aussi par expérience qu'il en est toujours ainsi, que l'humble Français de ce siècle est ballotté au gré d'inaccessibles personnages, et de leurs querelles, qu'il serait bien vain d'approfondir. Les insolentes inégalités qu'ils ont en spectacle ne leur inspirent même pas un mouvement de rébellion. Ce ressort-là aussi, chez eux, est détendu. L'autre nuit, avec deux caporaux et huit hommes, nous montions la garde de la prison, corvée fastidieuse entre toutes. Sur le coup de huit heures, le chef de poste arriva, un sergent tout pareil aux autres, et que cependant, rien qu'à la tête, nous saluâmes du même mot : « Merde, un garde mobile ! » C'en était un en effet, de vingt-six ans, frais et prospère, et qui se révéla aussitôt plus tracassier et d'une morgue plus stupide que douze adjudants réunis. J'en étais exaspéré au point que vers minuit, quand il venait pour la dixième fois dans la cour vérifier ma jugulaire et mon fourreau de baïonnette, je luis lâchai en face, sous la lune, mon paquet : « N'as-tu pas honte d'embêter ainsi de pauvres diables, qui ont trente-cinq ans et quinze sous par jour, quand tu touches dix-huit cent balles, nourri, logé, blanchi et couchant avec ta femme, pour ne pas aller te battre, toi, un soldat de métier ? »

J'étais le seul encore capable de ce sursaut, qui a laissé du reste le mobile pantois. Mais quatre jours plus tard, comme n'avions pas de sous-off avec nous, les camarades ont délibérément lâché la garde, passé la nuit au bordel, et pour être plus sûrs de leurs prisonniers, ils les ont emmenés avec eux chez les garces, y compris un espèce de sinistre fou muet, déserteur en prévention de conseil de guerre, qui la veille s'était rué sur une sentinelle couteau au poing." (III, 15)

- encore un peu d'esprit de désobéissance, même irresponsable, pour aller prendre du plaisir (sur le dos des putes, mais les pauvres n'ont guère d'autre solution ou distraction), mais plus assez pour affronter le supérieur petit merdeux... C'est l'internet porno au bureau, la main libre prête à appuyer sur la touche escape !


Pour finir, et bien sûr, sans quoi Lucien ne serait pas Lucien, cet éloge du cosmopolitisme, hélas incomplet, car ne s'adressant qu'aux oeuvres d'art, et non pas, comme chez Baudelaire, à l'infinie variété de la vie : "Ma grande affaire [en 1939, dégoûté momentanément de la politique] avait été aussi d'aller (...) rendre une enthousiaste visite aux tableaux du Prado, de suivre encore une fois un des ces pèlerinages cosmopolites aux grandes oeuvres humaines, qui restent dans notre siècle un des signes les moins discutables de la civilisation." (II, 8)


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- Eh oui, c'était avant la « consécration littéraire » de Beigbeder...

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jeudi 29 octobre 2009

"La décadence est notre avenir."

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J'apprends un peu par hasard le décès de Pierre Chaunu. Je me souviens du grincheux, régulièrement invité par B. Pivot, qui ne manifestait pas une folle passion (ou qui manifestait une passion follement haineuse) pour la Révolution Française. Je lis qu'il vaut mieux oublier ses positions sur la pilule et l'avortement, et se souvenir de ses qualités d'historien braudélien - en plus le pauvre était triste de n'avoir pas connu sa maman, ça doit expliquer (comment ?) des choses.

Sans entrer, au moins pour l'heure, dans des débats sur la contraception et la légalisation de l'avortement, j'aimerais que l'on m'explique comment on peut être aussi bon historien et démographe, ce que tout le monde semble-t-il reconnaît à Pierre Chaunu, et aussi inepte dès que l'on s'exprime sur des sujets tellement importants, pour la démographie, que la pilule et la loi Weil, pour l'histoire, que la Révolution française.

Quoi qu'il en soit, ayant lu le très stimulant Histoire et décadence (Perrin, 1981) il y a quelques mois - je le gardais sous le coude en attendant d'avoir lu d'autres livres du même Chaunu, et, plus généralement, d'avoir un peu approfondi une connaissance de la démographie dont le livre de P. Yonnet, Le recul de la mort, m'a révélé la grande importance -, je vous livre cet intéressant passage, intéressant en lui-même et par ce qu'il révèle de ce que l'on pouvait déjà prévoir il y a presque trente ans (le début de la citation fait allusion au politiques de planning familial, qui, à l'Est comme à l'Ouest, aboutissent à la chute de la natalité en-dessous du seuil fatidique pour le renouvellement des générations de 2,1 enfants par femme) :

"La décision catastrophique d'engager pouvoir, argent, investissement, pour obtenir en trente ans une forme de transition démographique que l'expérience, la connaissance et la raison conseillaient de déployer au moins sur un siècle [P. Chaunu ne nie pas qu'avec l'allongement de la durée de la vie une baisse de la natalité était souhaitable] découle de la transgression d'une règle qui me semble commander notre survie, dans ce doublement dangereux de tant de caps difficiles. Cette règle est celle du respect maximal de l'acquis dans le cadre politique : ne rien détruire de ce qui a été édifié à partir des matériaux de l'Histoire. Cela implique de maintenir, partout, ce qu'il subsiste de famille nucléaire [c'est un point sur lequel P. Chaunu était peut-être trop inquiet], et il ne serait pas absurde, partout où c'est encore possible, de restaurer ce qui reste d'échelon familial polynucléaire - il est connu que les pays socialistes survivent grâce aux babas, les grands-mères, entendez grâce à une forme, qui nous paraît peut-être à tort archaïque, de famille souche (stern family disent les Anglo-Saxons). Il convient donc d'assurer le maintien des communautés, partant, des États-nations qui les coiffent. Il faut avoir la sagesse de refuser toute construction supranationale, pourtant nécessaire, qui ne repose pas sur la simple confédération lentement et prudemment négociée, par compromis, entre nations totalement et intégralement respectées. La transgression de cette règle nous a coûté trop cher pour que le danger ne soit pas, il est vrai sans succès, dénoncé.

Le collapsus démographique aura fait apparaître - on pourra le mesurer dans la décennie 1990-2000 - un phénomène que j'ai proposé d'appeler la décadence objective. Vous en connaissez la règle : remplacer le chiffre de la population par la somme cumulée des espérances de vie de tous les membres du corps social. La population en espérance de vie de l'ensemble du monde industriel décroît depuis 1972-1973.

Il faudrait ajouter à ce chiffre brut un coefficient pour la quantité d'information disponible et effectivement transmise, un coefficient de viscosité qui permettrait d'apprécier la transmission de l'acquis du sommet vers la base de la pyramide des âges.

Depuis 1965, en Amérique, 1970, en Europe occidentale, la détérioration des systèmes éducatifs est telle que l'on peut affirmer que la décrue que l'on observe sur le volume des espérances de vie est plus rapide encore sur la pyramide de la reprogrammation du savoir. L'acquis ne passe plus. Le vieillissement s'accompagne d'une viscosité qui empêche l'écoulement de l'acquis. (...)

Tout bien cumulé, c'est sans doute par un large amenuisement de l'héritage culturel que s'est soldée à l'échelle planétaire (...) la décennie 1971-1980." (pp. 328-29 ; je me suis permis de corriger par endroits, à fins de clarté, la ponctuation.)


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Une société de vieux qui ne transmet pas son savoir, et qui insulte ses rares jeunes - car les jeunes sont rares, c'est une des raisons pour lesquelles nous, et pas seulement Frédéric Mitterrand, faisons porter tant de choses sur leurs frêles épaules - Paul Yonnet écrit de belles choses sur ce sujet -, et qui se lamente que les jeunes ne recueillent pas ce ou ces savoirs, n'est-ce pas une bonne description de la France ou des États-Unis ? Le « jeunisme » est une malédiction aussi pour les jeunes, tout parent le sait, à défaut de l'admettre. Il est vrai que les vieux ont aussi beaucoup à porter sur leurs épaules flageolantes.


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N'est-ce pas un problème d'équilibre général ? Ne vaudrait-il pas la peine, non pas comme notre ministre de jsaispasquoi, parce qu'on en a « envie » - quels grands enfants, ces sarkozystes, tellement fiers de leurs envies ! - "papa, j'ai envie de lancer un débat sur l'identité nationale !" -, mais parce que cela clarifierait certaines choses, de mettre en rapport la natalité française, la place des femmes dans la société, et l'immigration ? Au lieu que de séparer tous les problèmes au nom de valeurs peut-être respectables, mais sans que cela contribue nécessairement au bien commun. Je reviendrai sur ces questions d'identité nationale qui sont au centre de mes préoccupations actuelles, mais que cela soit dit : si on en parle, on ne peut le faire sans évoquer la place des femmes sur le « marché du travail », c'est-à-dire sur le marché de l'esclavage salarié. Ceci écrit sans préjuger d'aucune « solution ».


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dimanche 25 octobre 2009

Sagesse populaire.

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Je découvre ceci dans la biographie Charles Maurras. La destinée et l'oeuvre par Pierre Boutang (Plon, 1984, p. 79) - il s'agit d'une citation de Maurras lui-même, présentant la réédition de 1912 de Anthinéa (première édition 1901) :

"L'inscription de ces dates (...) ne saurait avoir pour objet de revendiquer dans l'ordre de l'intelligence un droit de propriété qui n'existe pas. Les biens spirituels sont indivisibles et communs à l'esprit humain. Seraient-ils divisibles, il ne faut pas en faire plus de cas que des autres : Notre Père, disaient autrefois nos pêcheurs de Provence, donnez-nous du poisson assez pour en manger, en donner, en vendre et nous en laisser dérober."

Ailleurs (p. 71), Maurras, racontant comment il a réussi, après être devenu sourd aux environs de sa quinzième année et avoir connu une tragique période d'isolement, à rétablir de vrais contacts avec les autres, évoque "la conscience et la liberté du va-et-vient de ces réciprocités qui sont le tout de notre vie".

Est-ce cette période pendant laquelle il a très durement éprouvé ce que cela peut signifier d'être seul, qui lui a fait prendre conscience de l'inanité de l'individualisme, de l'impossibilité d'un Je sans autres ? A lire Boutang, il n'y a pas de réponse univoque à cette question, mais les liens entre une expérience personnelle forte et une théorie politique holiste nous donnent, dans ces quelques lignes, un dense ramassé éthique et philosophique :

- l'éthique de l'auteur, dans laquelle il me semble qu'un blogueur ne peut que se reconnaître : ce que j'écris est à tout le monde ;

- une philosophie de l'esprit, peut-être : on saisit les pensées dans le monde - ce que j'appelle l'axe Frege/Voyer. Y inclure Maurras lui-même est sinon excessif du moins prématuré, mais la façon dont il formule ici les choses n'a rien d'incompatible avec une telle théorie ;

- une réjouissante mise en relation d'une pratique intellectuelle - l'auteur face à son oeuvre - et de la sagesse populaire ;

- une sagesse populaire d'ailleurs aussi maussienne que l'éloge par Maurras des réciprocités - dans les deux cas on repense à cette merveilleuse phrase de Bernanos, que j'avais déjà placée sous des auspices maussiens : "Entre nous, il n'est qu'échange, Dieu seul donne, lui seul." ;

- une sagesse populaire une nouvelle fois fort inspirée, autant par cette conscience de la répartition des taches : Dieu donne, nous échangeons, que par cette lucidité sur la loi : il faut la loi, il faut les limites à la loi, il faut le dépassement, ou plutôt peut-être le contournement de la loi. On retrouve la sentence de Bataille, souvent citée ici : "Il faut le système, et il faut l'excès."

Vive nous !


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jeudi 22 octobre 2009

Vincent, François, Paul et les Juifs.

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Il y a plusieurs façons d'être philosémite, plusieurs façons d'être antisémite - plusieurs façons d'être, comme moi, les deux. Mais laissons la parole à un spécialiste :

"Je m'échappais de ces misères en m'enfermant chez moi nuit et jour avec mes documents juifs. J'en faisais un nouveau numéro spécial, Les Juifs et la France. Je plongeais voluptueusement dans l'histoire immémoriale de leurs tribulations. Je voyais mieux encore combien leur puissance chez nous était insolite et neuve. Ces soixante ou quatre-vingt années laisseraient dans le long cours des siècles de la vie française la trace d'une surprenante erreur. Pour l'expliquer un peu plus tard, pour la rendre croyable, il faudrait remonter longuement et difficilement aux causes enchevêtrées qui déterminèrent une pareille obnubilation de nos esprits, l'assouplissement d'un instinct aussi vif de notre sang.

Je quittais mes papiers et mes livres. Je repartais à travers Paris. J'y retrouvais étalés partout les signes les plus imprudents de la souveraineté juive. Les Juifs savouraient tous les délices, chair, vengeance, orgueil, pouvoir. Ils couchaient avec nos plus belles filles.


Emmanuelle+Seigner+and+Roman+Polanski


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Ils accrochaient chez eux les plus beaux tableaux de nos plus grands peintres. Ils se prélassaient dans nos plus beaux châteaux. Ils étaient mignottés, encensés, caressés. Le moindre petit seigneur de leur tribu avait dix plumitifs dans sa cour pour faire chanter ses louanges. Ils tenaient dans leurs mains nos banques, les titres de nos bourgeois, les terres et les bêtes de nos paysans. Ils agitaient à leur gré, par la presse et leurs films, les cervelles de notre peuple. Leurs journaux étaient toujours les plus lus, il n'y avait pas un cinéma qui ne leur appartînt pas. Ils possédaient leurs ministres au faîte de l'État. Du haut en bas du régime, dans toutes les entreprises, à tous les carrefours de la vie française, dans l'économique, dans le politique, dans le spirituel, ils avaient un émissaire de leur race posté, prêt à retenir la dîme, à imiter les vetos et les ordres d'Israël.


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L'Église elle-même leur offrait son alliance et leur prêtait ses armes. Ils avaient toute liberté de couvrir leurs ennemis de boue et d'ordures, d'accumuler sur eux les plus mortels soupçons.


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Bientôt, ils auraient le pouvoir de le[s] bâillonner. Pour un mot qui écorcherait les oreilles, ils feraient pourchasser, juger, emprisonner, ruiner le téméraire chrétien qui l'aurait prononcé.

Mais devant les feux et l'or clinquant du Paris juif, je pensais avec une tranquille certitude à l'exode éternel et inévitable. En remontant les Champs-Élysées où ils se vautraient dans les beaux bras de leurs esclaves chrétiennes, je repassais dans ma tête toute la suite des édits implacables qui jalonnaient pour les Juifs l'histoire de France. Je voyais de Philippe le Bel à Louis XVI se dérouler ce long cours de siècles féconds où mon pays ne cessait de grandir, où il était le plus puissant du monde et où il vivait sans Juifs, où le Juif loqueteux, égaré d'aventure sur les terres du royaume, versait à l'entrée des ponts de péage la même obole que pour un cochon.

Les Juifs venaient d'atteindre la plus grande puissance qu'ils eussent jamais rêvée, au bout de cent cinquante années ensanglantées par les guerres et les révolutions les plus obscures et les plus meurtrières, déshonorées par les chimères les plus folles et les plus funestes, les formes de tyrannies les plus féroces, que le monde eût connues depuis toujours. Le Juif, antique pillard de morts, ne pouvait conquérir sa plus grande fortune que dans les temps où s'amoncelaient de tels charniers humains. Il ne pouvait prétendre au rang de prince et de chef que dans une époque où les têtes perdues d'illusion oubliaient toute réalité.


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Il avait fallu le dogme insane de l'égalité des hommes pour qu'il pût à nouveau se faufiler parmi nous en déchirant ses passeports d'infamie, pour que ce parasite, ce vagabond fraudeur pût s'arroger tous les droits de notre peuple laborieux, attaché depuis des millénaires à notre sol. Le Juif était l'universel profiteur de notre démocratie. Mais elle apparaissait semblable à lui-même, comme lui verbeuse, retorse, crasseuse, sournoise, se berçant de mirages, affectionnant l'artifice, inégalable dans le faux et l'escroquerie, incapable dans la construction, nourrie des mêmes livres et des mêmes mythes que lui, révérant de Marx à Blum tous les maîtres de la nouvelle Cabbale, poursuivant comme lui le vieil espoir de l'anarchie qui referait le genre humain.


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Le seul régime qui eût pu porter le Juif si haut était bâti sur le sable et le mensonge, comme toutes les oeuvres d'Israël. En s'identifiant à lui chaque jour davantage, le Juif hâtait sa pourriture. Ensemble ils s'effondreraient. La vermine n'est jamais plus prospère que sur l'arbre qu'elle a sucé jusqu'aux racines et qui va mourir. Mais quand l'arbre meurt la vermine crève avec lui.


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La démocratie agonisait. Le temps ne tarderait plus où les Rothschild reprendraient la besace.

Je ne voulais plus connaître de question juive. Elle n'existait pas. Ou bien, telle qu'on nous la posait, c'était la plus belle ruse des Juifs, le débat installé avec sa chicane morale à la place de la loi qui eût si vite tranché. Il n'y avait qu'un problème chrétien. Cinq cent mille Juifs poltrons, perdus parmi quarante millions de Français ne pouvaient être forts que de la bêtise ou de la vénalité des chrétiens. Le statut juif ne relevait pas de l'éthique, mais de la simple police.


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Il n'était ni normal ni salubre pour un chrétien de se confiner dans l'étude d'une race inférieure et exotique, de vivre indéfiniment dans son intimité. La plupart des antisémites finissaient par tomber dans l'hyperbole juive. Il n'y avait plus d'entreprise, si démesurée fût-elle, dont ils ne jugeassent la juiverie capable. L'antisémitisme fourmillait de maniaques, d'hallucinés qui voyaient mille Juifs pour un seul. Ils annonçaient avec des yeux hagards l'invincibilité de ce minuscule peuple de pleutres et de déjetés, tremblant de tous leurs membres au seul aspect d'un fusil,


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vingt millions à peine d'Hébreux disséminés sur quatre continents, dont plus de la moitié croupissant dans leurs ghettos.

Quelle farce plaisante que cet empire des Juifs au regard de grandes époques de la France ! J'imaginais le rire de Rabelais et de Louis XIV sur de tels propos. Ce qui était burlesque alors n'avait pu devenir concevable que par notre ramollissement. Nous retombions en enfance. Nous avions devant le hibou juif des épouvantes et des superstitions de vieilles femmes.

Sous le Juif le plus policé, le plus francisé d'aspect, je reconnaissais l'Hébreu vaticinant.


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A se voir vêtu de si beaux draps anglais, écrasant les indigènes de son faste, crachant conjugalement son sperme juif dans les plus nobles ventres du blason français, académicien comme Racine et La Fontaine, ministre à Paris et à Londres, baron ici et lord là-bas, protégé par les polices et les lois des trois plus grands empires du monde, choyé par les loges, les Parlements et les Églises, arbitre souverain de la Bourse, de Stock Exchange et de Wall Street, le fils des tribus entrait en délire. Tout le fiel amassé dans les vieux ghettos lui remontait à la tête. Il ne voulait plus tolérer les limites à sa revanche et à son pouvoir. Il lui fallait tout asservir. Mais il suffisait d'un bâton brandi par un chrétien pour que le César de Jérusalem déguerpît à toutes jambes.

Les Juifs n'avaient rien acquis que par le vol et la corruption. Plus ils étendaient leur pouvoir et plus la pourriture gagnait avec eux. Il leur fallait démolir toutes nos vieilles fondations et mettre leur boue et leurs déchets à la place pour élever leur édifice. L'effondrement d'un pareil monument était certain. Leur impuissance à quelque gouvernement que ce fût le disait assez.


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Les Juifs parviendraient-ils à acheter le monde entier - c'était là leur unique moyen de conquête - ils seraient le lendemain plongés dans un chaos où glapiraient ces sous-hommes, bientôt emportés et déchiquetés par d'indicibles tempêtes. Je ne pouvais croire à cette apocalypse. Israël, sur notre continent même, avait déjà été trop bien mis en échec.

Pour nous, Français, hélas ! la question restait entière. Saurions-nous chasser à temps ces architectes et ces maçons de catastrophe, ou dégringolerions-nous en même temps que leur Babel ?

Quel thème métaphysique pour un chrétien ayant la foi que cette éternelle défaite châtiant à travers tous les âges cette race qui avait tué Dieu ! Mais en l'an 39, de telles idées ne venaient plus qu'à des mécréants. Les catholiques pieux étaient en plein pilpoul. Nos théologiens s'affublaient du taleth par-dessus la chasuble. Si les Juifs cherchaient à tout démolir, c'était pour obéir à leur vocation providentielle. Israël était un corpus mysticum, une Église infidèle, répudié comme Église, mais toujours attendu de l'Époux. Israël avait pour tâche « l'activation terrestre de la masse du monde ». Il l'empêchait de dormir tant qu'il n'y avait pas Dieu, il stimulait le mouvement de l'histoire. « Ecce vere Israelita, in quo dolus non est ». Le Seigneur Jésus lui-même a rendu témoignage au véritable Israël. Les Juifs avaient l'amour de la vérité à en mourir, la volonté de la vérité pure, absolue, inaccessible, car elle est Celui même dont le nom est ineffable. La diaspora était la correspondance terrestre et meurtrie de la catholicité de l'Église.

Les judéolâtres allaient chercher leurs références chez cet être de boue et de bave, Léon Bloy, fameuse plume, certes, l'un des plus prodigieux pamphlétaires au poivre rouge de nos lettres, mais véritable Juif d'adoption par la geinte, l'impudeur, l'effronterie, la distillation de la haine et de la crasse : « L'histoire des Juifs barre l'histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve pour en élever le niveau. »


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« L'antisémitisme, disaient-ils, n'était qu'une sorte d'acte manqué collectif, ou de succédané d'une obscure et inconsciente passion d'anticléricalisme. Car on avait beau faire, le peuple d'Israël restait le peuple prêtre. Le mauvais Juif était une sorte de mauvais prêtre. Dieu ne voulait pas qu'on y touchât à lui non plus ». Le véritable israélite portait, en vertu d'une promesse indestructible, la livrée du Messie. Si le monde haïssait les Juifs, c'est qu'il sentait bien qu'ils seraient toujours surnaturellement étrangers.

Ces gens dégoisaient inlassablement leur patois de séminaire et de cuistrerie. Ils faisaient entrer les Juifs baptisés dans le plein convivium de la cité chrétienne. Ils « temporalisaient le problème judaïque constitutionnellement », et par « des enchevêtrements juridictionnels ».

Langue de chiens bâtards, hideuse défécation d'une bouillie philosopharde ! Ces barbares et et fétides cagots n'étaient plus justifiables que d'arguments frappants.

La seule besogne utile était de rendre notre peuple à cette délectable certitude : il suffirait toujours d'un caporal et de quatre hommes pour mener aux galères quand il nous plairait nos cinq cent mille Juifs gémissants et tremblants.


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Etc...


Nous verrions de nos yeux une nouvelle démolition du Temple, et il ne se relèverait pas de sitôt de ses décombres. Le grave était que les Juifs avaient décidé de commettre à sa garde tous les hommes et tous les caporaux de France, de les faire étriper pour sauver ses trésors, et qu'il se trouvait dans notre pays même des chrétiens de vieille race pour applaudir à ce dessein." (Les décombres, 1942, I, 5.)







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Il paraît maintenant qu'il n'était pas juif... Dommage, j'aimais bien cette idée qu'un des pères de nos lettres, au sourire si ironique et sage, le fût. Que de bruit, que d'agitation !


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Lui non plus, semble-t-il... Mais où sont passés les bons Juifs ? Existent-ils ?


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Eh oui, cette ignoble face à la Alexandre Adler, véritable cliché antisémite à elle toute seule, est celle d'un des cinéastes les plus délicats, inventifs et même français de l'histoire... Mais vous ne le reconnaissez peut-être pas tous.


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Allez, lui pourra nous servir de point de départ pour notre recherche des juifs perdus...



Pourquoi une telle citation, qui plus est aussi longue ? D'abord pour que l'on puisse juger sur pièces : lorsqu'on s'offusque de manifestations contemporaines d'antisémitisme (avec ou sans guillemets), il est bon de voir exactement ce qu'a pu être à une époque l'antisémitisme (sans guillemets !). Ce pourquoi d'ailleurs j'ai renoncé à pratiquer certaines coupures dans des passages moins importants ou réussis que d'autres : il n'y a rien de plus énervant que de lire des extraits de Bagatelles pour un massacre pleins de « (...) », ou toutes les sentences antijuives réunies par Muray dans Le XIXe siècle à travers les âges sans pouvoir juger du contexte exact. Au moins le texte que j'ai retranscrit forme-t-il un tout.

Un tout que vous jugerez vous-mêmes : le moins que l'on puisse dire dans ce texte dense est que l'on y trouve à boire et à manger. Et je sais bien qu'avec cette retranscription je peux aussi bien faire jouir des antisémites que de donner du grain à moudre à ceux qui voient dans la France le plus antisémite des pays. C'est ainsi, et je ne me lancerai pas dans une analyse ligne à ligne de ce qui précède - possibilité dont l'évocation même peut choquer certains puisqu'elle sous-entend qu'il peut y avoir du vrai dans le discours de Rebatet. Du reste, mon commentaire, qui porte sur quelques points précis mais capitaux, suffira j'espère à m'éviter les interprétations les plus désobligeantes.

Les phrases à mes yeux les plus intéressantes sont celles-ci :

"Je ne voulais plus connaître de question juive. Elle n'existait pas. Ou bien, telle qu'on nous la posait, c'était la plus belle ruse des Juifs, le débat installé avec sa chicane morale à la place de la loi qui eût si vite tranché. Il n'y avait qu'un problème chrétien. Cinq cent mille Juifs poltrons, perdus parmi quarante millions de Français ne pouvaient être forts que de la bêtise ou de la vénalité des chrétiens. Le statut juif ne relevait pas de l'éthique, mais de la simple police.

Il n'était ni normal ni salubre pour un chrétien de se confiner dans l'étude d'une race inférieure et exotique, de vivre indéfiniment dans son intimité. La plupart des antisémites finissaient par tomber dans l'hyperbole juive. Il n'y avait plus d'entreprise, si démesurée fût-elle, dont ils ne jugeassent la juiverie capable. L'antisémitisme fourmillait de maniaques, d'hallucinés qui voyaient mille Juifs pour un seul. Ils annonçaient avec des yeux hagards l'invincibilité de ce minuscule peuple..."

Dit rapidement : finalement, les Juifs, dont je viens d'étudier si fiévreusement - « voluptueusement » - l'histoire, ce n'est rien, ou si peu de chose. C'est même une ruse de leur part de faire croire qu'ils sont grand chose. Mais comme tout le monde les croit, ils sont tout de même puissants. Incroyablement puissants, même. D'ailleurs, ils tiennent tout, la presse, le cinéma...

Il y a ici la conjonction d'une évidence mathématique, que l'époque de rédaction des Décombres et les années qui suivirent allaient amplement confirmer : les Juifs étant une faible minorité des populations allemande et française (restons-en là), si la majorité décide de les supprimer, elle n'y aura pas grand mal ; d'une évidence mathématique et d'un paradoxe logique : dans le système de Rebatet, l'impuissance des Juifs est le signe même de leur puissance (et, espère-t-il, leur puissance actuelle la préfiguration de leur impuissance à venir). La « question juive » se formule alors ainsi : d'où peut venir la puissance de ces impuissants ?

Si la seule façon pratique de résoudre ce problème, de sortir ce cercle dont Rebatet ne cache guère qu'il le rend un peu fou est - fut - une opération de « simple police », la seule issue d'un point de vue logique est de reporter la responsabilité de la situation sur les Français eux-mêmes. J'ai lu pour l'heure environ un tiers des Décombres : beaucoup des meilleurs passages, parfois même hilarants, sont consacrés à la décadence de la IIIe République, l'état de vieillissement du pays, les discours creux et pompeux, etc. J'imagine que le récit de la débâcle sera l'occasion d'autres belles envolées. Autant dire que cet aspect de mise en accusation des Français est loin d'être oublié par l'auteur.

Cela ne lui suffit pourtant pas. D'abord parce qu'il déteste tout de même plus les Juifs que les Français. Ensuite parce qu'il a aussi de sérieux problèmes avec le christianisme et les chrétiens - au point de vouloir substituer d'une certaine manière à la « question juive » le « problème chrétien » -, et que cela, nous allons le voir, complique sérieusement la question.


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C'est ici que le fait qu'il s'attaque au chrétien Léon Bloy devient important. J'avais dans un premier temps pensé seulement à retranscrire le paragraphe qui lui est consacré, comme je l'ai fait de celui sur Bernanos et Mauriac : Les décombres fourmillent d'intéressants jugements sur les hommes, qu'il n'est pas inutile de faire connaître. Je me suis vite aperçu qu'il fallait vous donner tout cet ensemble à lire.

On juge encore parfois Bloy antisémite, quitte à distinguer selon les périodes (il l'aurait été à l'époque du Désespéré pour ensuite marquer ses distances). Qu'un antisémite « pur et dur » comme Rebatet l'accuse, au contraire, d'avoir esquissé une tradition de rapprochement entre l'Église catholique et les Juifs ne vaut certes pas preuve en soi que Bloy n'ait pas été antisémite, mais amène au moins à s'interroger. Mon but ici cependant, en comparant les approches de la « question juive » par Bloy et Rebatet, n'est pas tant de disculper Bloy en trouvant plus antisémite que lui (Bloy n'est pas antisémite) que de mieux comprendre ce que l'on peut entendre par « antisémite ».

Et mon fil d'Ariane sera une nouvelle fois le « théorème de Fassbinder » : "tout philosémite est un antisémite". Ce que signifie ce théorème est simple : si vous commencez à attribuer des qualités particulières aux Juifs, avec les meilleures intentions du monde - ils sont intelligents, entreprenants, cultivés, etc. -, vous êtes déjà dans une mécanique différenciatrice qui d'une part est analogue à celle des antisémites, d'autre part fournit à ceux-ci des armes : à l'intelligence ils substitueront la ruse, à l'esprit d'entreprise la cupidité, à la culture le goût de l'artifice, etc.


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Notons d'emblée que ce raisonnement n'est pas psychologique, mais logique. Ce théorème ne dit pas que le philosémite a en fait des sentiments mêlés ou de mauvaises intentions déguisées : cela peut être le cas, mais ce n'est pas une nécessité - et il est évident qu'il existe des gens qui aiment à fréquenter les Juifs, sans arrière-pensées. Que, en sens inverse, l'antisémite aime ses Juifs, soit fasciné par eux, est un lieu commun, est à ce titre plus ou moins vrai, mais relève du domaine de la psychologie. D'un point de vue logique, le théorème de Fassbinder n'admet pas tout à fait de réciproque, pour la simple raison que l'antisémite est plus fort que le philosémite, dans la théorie : il trouvera aux Juifs des défauts plus difficiles à transformer en qualités (ne serait-ce que dans la mesure où le misanthrope semble toujours avoir raison contre le philanthrope) ; et dans la pratique : il aura plus d'enthousiasme à descendre dans la rue casser du Juif que le philosémite à aider ceux qu'il dit aimer (tous raisonnements transposables à d'autres catégories de population).

Fassbinder plaidait-il pour une indifférenciation globale ? Je ne le pense pas, je crois qu'il se contentait de rappeler à ceux qui lui reprochaient sa vision de juifs dans certains films ou pièces de théâtre qu'en cette matière ce n'est pas toujours l'antisémite supposé qui jette la première pierre, mais il est évidemment, en toute logique, possible d'interpréter ainsi sa phrase et de développer une théorie du « tous pareils ».


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Que cela soit écrit aussi clairement que possible : ce n'est pas ma position. Qu'il s'agisse des Juifs, des Arabes, des Américains, des Français, des homosexuels, des catholiques, des alcooliques anonymes protestants à tendance sioniste, des ministres de la culture pédérastes collabos degauche, des fascistes autrichiens invertis ou des secrétaires d'État à la défense noires, lesbiennes et goûtant fort la cyprine ashkénaze, etc., je rejoins sans sourciller le sens commun, et admets qu'un échantillon significatif des individus appartenant à ces catégories présente à divers degrés certaines caractéristiques particulières (positives, négatives, souvent les deux, c'est ça Fassbinder), que l'on ne retrouvera pas ailleurs dans les mêmes proportions (formulation qui évite les excès du genre : "Tous les Italiens sont des coureurs de jupons", "Toutes les Anglaises sont des gros thons"). Et bien que cette façon de décrire certains groupes humains puisse être critique et le soit même souvent, elle n'implique pas en elle-même une réelle hiérarchisation de ces groupes. Je me permets ici d'avoir de nouveau recours à ma terminologie propre et de vous rappeler ce que j'ai nommé le « principe de Kierkegaard » : "Un seul élément ne peut jamais être le fondement d'une hiérarchie." Dire que les Français sont paresseux, les Slaves alcooliques, les Américains incultes, les Japonais serviles, ou que sais-je, cela veut dire que les Français sont plus paresseux que les autres, les Slaves plus alcooliques, etc. : à chaque fois un seul critère est un jeu, qui peut certes être lié à d'autres (encore faut-il se méfier : le travailleur français est un des plus productifs au monde), et cela n'implique pas en soi - quitte à ce que dans l'usage quotidien on s'y trompe - un jugement d'ensemble sur le groupe humain en question. On pourrait d'ailleurs se demander si le succès de la notion de race à l'époque de Rebatet ne venait pas de ce qu'elle pouvait sembler fonder un ordre hiérarchique en opérant une synthèse de ces caractères réels ou supposés des groupes humains : c'était un tour de passe-passe logique, mais qui eut son efficacité.

Quoi qu'il en soit, il n'y a ici - ou il ne devrait y avoir - aucun privilège particulier en ce qui concerne les Juifs - en mettant un peu de polémique, on pourrait faire remarquer que ce sont parfois les mêmes qui critiquent les Français, « beaufs », alcooliques, sales, et bien sûr racistes, et qui glapissent comme de vieilles pucelles en rut à la moindre généralisation à l'égard des Juifs.

Cette évidence étant énoncée, il faut aussitôt la dénoncer - il y a en réalité bien un privilège juif, et cela fait quelques années (plus de 5000... bagatelle, dirait l'autre !) maintenant qu'il est connu : les Juifs sont le peuple élu. Je serais même tenté de dire que c'est ce qui les définit le mieux : être juif, c'est avant tout être différent des autres (ce qui, pour le coup, pourrait nous ramener à un ordre hiérarchique, mais passons). On arguera que la prétention d'une tribu orientale à l'élection n'est pas la preuve qu'elle est élue et a pu être fort commune chez ses voisines, je demanderai alors que l'on m'en cite une qui perdure encore (oui, je sais, Koestler, Shlomo Sand, la fausse continuité du peuple juif, tout ça... c'est passionnant, mais de notre point de vue ça ne change à peu près rien), et qui de plus ait fini par donner naissance - dans la douleur - à une des grandes religions de l'histoire de l'humanité (le christianisme, qu'il n'y ait pas d'ambiguïté), avec tout ce que celle-ci a pu changer au cours de l'histoire universelle. Que l'on m'en cite une encore dont l'histoire au fil des siècles - et singulièrement depuis la modernité, ce que Rebatet ne manque pas de noter - ait été si mouvementée et si intéressante ? Ceci sans même évoquer l'actualité... En d'autres termes, la « question juive » existe bel et bien - ce qui ne signifie pas qu'elle soit la plus importante au monde, ou que je vais passer ma propre vie à en parler. Il se peut d'ailleurs que le judaïsme ne soit pas éternel, qu'un jour, pour une raison ou pour une autre, il n'y ait plus de Juifs sur cette terre, je ne me place pas d'un point de vue religieux lorsque j'admets l'élection du peuple juif. Mais foutre, si ce jour-là arrive, cela voudra dire que l'histoire du monde aura incroyablement évolué...


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Je me montre ici parfaitement fassbindérien, en ce sens que cette reconnaissance d'une supériorité globale objective du peuple juif n'implique pas de ma part une amitié particulière, non plus qu'une antipathie systématique, à son égard, dans la mesure précisément où je n'ai pas non plus de sentiments unilatéraux ou d'a priori quant aux non-juifs, en l'occurrence ceux que D. Slezkine appelle les apolloniens. Tout est affaire de situations, d'équilibre, d'intensité [1] - et d'individus. En n'oubliant pas la relative importance qu'il peut y avoir à répondre à des gens qui cassent les couilles des Français, et parfois les mettent gravement en accusation, pour certains depuis plus de trente ans, qui de plus assimilent trop souvent et indûment judaïsme et sionisme (avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur notre politique extérieure), j'avoue qu'il y a un côté bien agréable pour moi dans cette position. Elle me permet en effet de critiquer plus vertement certains individus juifs que certains individus non-juifs, au nom de cette supériorité collective que je me crois forcé de reconnaître au peuple dont ils sont issus, supériorité dont eux-mêmes ne sont pas nécessairement très porteurs. C'est la rançon de la gloire ! A charge pour moi de ne pas abuser de ce confort théorique que j'ai fini, involontairement certes, par me donner moi-même, et d'en avoir conscience. Sachant bien qu'en explicitant ici ce dont j'ai peu à peu pris conscience je ne cherche pas tant à proclamer des opinions en elles-mêmes assez vagues (que l'on pourrait si l'on voulait résumer par un plat : « chez les mercuriens comme les apolloniens, il y a du bon et du mauvais, à boire et à manger... ») qu'à contribuer à ce que chacun voie mieux les préjugés et impensés éventuels de ses propres discours [2].

Revenons à Bloy et Rebatet. Bloy est un fassbindérien d'obédience stricte, si ce n'est plus royaliste que le roi - et que moi-même : dans Le salut par les Juifs (à propos duquel je ne peux faire mieux que de vous renvoyer à l'impeccable analyse de M. Limbes, dont je vais largement m'inspirer, en édulcorant ses aspects les plus métaphysiques [3]) comme dans les extraits récemment mis en ligne ici-même du Sang du Pauvre ("Les Juifs, Race aînée auprès de qui tous les peuples sont des enfants et qui ont eu, par conséquent, le pouvoir d'aller du côté du mal beaucoup plus loin que les autres hommes du côté du bien..."), il s'agit parfois d'aller jusqu'à dire que les qualités et les défauts des Juifs, si ces termes ne sont pas trop prosaïques quant à l'angle de vue adopté par Bloy, que ces qualités et ces défauts sont les mêmes, à chaque fois signe, positif ou négatif, d'élection. Il faut bien comprendre ici, et M. Limbes le rappelle fort à propos, que cette perspective bloyenne ne se peut comprendre si l'on n'admet pas que dans leur ensemble, au fil de leur histoire, et surtout depuis la modernité, les Juifs se sont avilis à mesure que le monde lui-même s'avilissait. Ce qui fut, si l'on ose dire, leur croix depuis des siècles, leur confinement dans le commerce et l'usure (entre autres, mais principalement), est devenu depuis la modernité, cette modernité que Bloy déteste, un facteur quasi luciférien : le rôle éminent qu'y jouent les Juifs est encore un signe de leur élection, un signe que leur mission ici n'est pas accomplie. Je me demandais l'autre jour après avoir retranscrit les extraits du Sang du Pauvre ce que Bloy aurait pu penser du sionisme actuel, d'Israël, tout ça : avec son génie particulièrement paradoxal il faut se méfier, mais peut-être aurait-il considéré l'aspect si déstructurant d'Israël dans les relations internationales actuelles comme un signe comparable à la participation des Rothschild et autres au commerce mondial, un degré de plus dans l'avilissement des Juifs vis-à-vis d'eux-mêmes, un degré de plus dans la participation des Juifs à l'avilissement global du monde, ce qui ne rendra que plus belle leur conversion finale (relisez ces extraits).

Deux points très importants pour comprendre la position de Bloy vis-à-vis des Juifs, et, par contrecoup, les problèmes conceptuels rencontrés par certains antisémites. D'une part il n'oublie jamais les racines juives du christianisme, les grands prophètes juifs. D'autre part il ne détache jamais ce qu'il peut lui arriver d'appeler une « abjection juive » de l'abjection du monde dans son ensemble, et du monde chrétien en particulier. Dans le monde du commerce notamment ce que font les Juifs n'est pas pire que ce que font les chrétiens, catholiques ou protestants qui les méprisent, alors même qu'ils se précipitent pour les rejoindre dans l'indignité : mais ils le font mieux - donc, si j'ose dire, pire - et le fait que maintenant tout le monde fasse comme eux (c'est le règne des mercuriens) est un signe sans équivoque d'abjection universelle.

On n'est évidemment obligé ni de partager les croyances religieuses de Bloy ni ses tendances apocalyptiques - j'aurais tendance quant à moi, vous l'aurez compris, et quitte à faire hurler à la trahison les bloyens, à adopter une vision « laïcisée », au moins provisoirement (car il faudrait bien sûr expliquer d'où vient cette élection du peuple juif ; disons qu'en Laplace prudent je dirais que Dieu est ici une hypothèse dont je n'ai pas encore eu besoin) de son point de vue. Il me semble en tout cas que l'on peut ne qu'admettre la cohérence de son système et de son regard sur les Juifs.


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On n'en dira pas autant des positions de Rebatet.

Si vous m'avez suivi jusqu'ici vous admettrez j'espère que ce n'est par provocation que je peux exprimer ma réelle affection pour Rebatet, tant sur de nombreux points il me ressemble (et ressemble à beaucoup d'autres, notamment parmi les blogueurs). J'espère revenir en long, en large et en travers sur ce sujet. Le fait est néanmoins qu'à propos des Juifs, et alors même qu'il peint une brillante caricature des antisémites « maniaques, hallucinés qui voyaient mille Juifs pour un seul... », il s'emmêle les pinceaux, ceci notamment parce qu'il applique Fassbinder sans le savoir : il voudrait à la fois que les Juifs ne soient rien et qu'ils soient tout, et même qu'ils ne soient tout que parce qu'ils ne sont rien. Or, encore une fois d'un point de vue logique, il n'y a pas trente-six solutions pour arriver de façon cohérente à un tel résultat : soit on fait du Bloy, et donc on estime que le salut viendra par les Juifs, soit on fait de l'anti-Bloy, on prend Bloy et on le renverse, et on estime tout simplement que les Juifs sont le Diable. Peut-être est-ce en dernière instance le point de vue d'un catholique antisémite comme Drumont, je ne sais pas, à chaque jour suffit sa peine, mais c'est en tout cas un point de vue religieux, où l'élection n'est que le signe d'une unilatérale malédiction divine. (C'est aussi un point de vue qui pose problème, Bloy le signalait assez, quant aux racines juives du christianisme). Rebatet, comme de nombreux antisémites laïques (et même, dans son cas, anti-chrétien), ne peut adopter un angle d'attaque de cette sorte, dont il accepte pourtant un préjugé d'importance, en ayant des Juifs une vision essentialiste : "Sous le Juif le plus policé, le plus francisé d'aspect, je reconnaissais l'Hébreu vaticinant..." (au contraire de Bloy qui nous l'avons vu prend acte de la rupture de la modernité à cet égard), et se retrouve finalement avec un Diable laïcisé, soit un objet conceptuel pour le moins embarrassant - et qui l'énerve grandement... Autant que je me souvienne, il y a de cela aussi chez Céline, mais celui-ci croyait vraiment au diable ("L’enfer n’est pas qu’un mot ! le diable existe quelque part !", proclame-t-il dès Semmelweis) : je ne suis pas certain que l'on puisse croire au Diable sans croire à Dieu, mais au moins cette croyance permet-elle à Céline de ne pas se poser les mêmes questions que Rebatet sur la puissance ou l'impuissance des Juifs : tout est négatif chez eux, c'est simple.


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Je discutais pendant l'affaire Madoff avec un très bon ami, antisémite proclamé, et lui demandais comment il pouvait se réjouir que l'ex-maître nageur juif ait arnaqué autant de ses correligionnaires, y voir une preuve supplémentaire de l'ignominie juive - « ils ne se respectent même pas entre eux » -, tout en me serinant à longueur d'année (encore récemment, avec le soutien de Finkie ou Kouchner à Polanski) que les Juifs passent leur temps à s'entraider sur le dos des goys. Il s'agit là je crois d'une certaine application de Fassbinder : mon ami comme d'autres antisémites en d'autres occasions ne peut que sentir que la solidarité juive (laquelle n'est pas un vain mot, comme pourrait essayer de le prétendre le fassbindérien indifférencialiste) est aussi une qualité : il la présente néanmoins comme un défaut (« ils profitent de nous »), mais pour aussitôt retrouver le fait, sauter sur le fait que c'est une qualité si d'aventure un juif manque à cette solidarité. N'entrons pas trop dans la psychologie mais retenons à titre provisoire ce résultat : certains antisémites se débattent en permanence avec le théorème de Fassbinder, et ils le sentent plus ou moins nettement (Le fassbindérien bloyen, croyant ou non, par exemple M. Defensa, émettra l'hypothèse que l'affaire Madoff est justement un élément de preuve de l'avilissement des juifs par le commerce même).


D'une certaine façon, ce texte n'a pas besoin d'une conclusion, ou ne peut en avoir : la conjonction d'un cas d'espèce (Rebatet), d'un angle d'analyse (le théorème de Fassbinder), et d'une prise de position globale et cohérente (celle de Bloy), elle-même analysable sous l'angle choisi, nous a permis de tester quelques hypothèses sur le fonctionnement de certains aspects de l'antisémitisme. Sans même rappeler qu'il faut continuer la lecture des Décombres et voir ce qu'il en résulte pour Rebatet comme pour notre cadre d'analyse, la suite est évidente : poursuivre l'archéologie de l'antisémitisme français (en l'occurrence : Toussenel, que j'ai laissé en chemin, Drumont, Céline...), en étudier les éventuels prolongements actuels, valider, ou non, à chaque fois, les outils d'analyse qui nous ont aujourd'hui paru utiles.

Et il y a évidemment plusieurs volumes à écrire - et/ou déjà écrits - sur le point de vue des Juifs sur eux-mêmes.


D'ici là bonne nuit !



WHITE CRUCIFIXION



















[1]
Le cas paradigmatique du philosémite-antisémite étant celui-même qui me mit sur la voie du théorème de Fassbinder, à savoir Pierre-André Taguieff, lequel « donne » beaucoup trop aux Juifs, qui dans leur ensemble n'en demandent pas tant, et peuvent se demander si représenter à eux tout seuls la démocratie, l'économie de marché, la culture, la liberté de penser, la psychanalyse, la science, etc. n'est pas un peu large pour leurs épaules.

A titre plus anecdotique, à une moindre échelle, et pour continuer le dialogue avec nos interlocuteurs habituels, on en dira autant de M. Maso lorsqu'il écrit, de Bernard-Henri Lévy, non sans provocation mais comme un éloge, qu'il "refuse de toute son aristocratie judaïque le triomphe de la meute, qui sait que cette meute est fondamentalement bête, faible, peureuse, et qu’elle sera vaincue par auto-destruction." L'« aristocratie » de BHL n'est guère que celle d'un fils à papa esclavagiste (le qualificatif s'applique au père et au fils), philosophe nul, cinéaste inepte, historien depuis longtemps disqualifié (par des juifs, d'ailleurs : Aron, Vidal-Naquet...) : la rapporter à sa judéité est peut-être, et encore n'en sait-on rien, vrai d'un point de vue psychologique, mais ne me semble pas sans effets « antisémites » pervers. A la limite, si on veut un vrai Juif aristocratique qui méprise la meute et dont l'oeuvre possède assez d'envergure pour justifier de la part de son auteur un tel mépris envers la foule, Marx ferait bien mieux l'affaire. Mais je sors du sujet...


[2]
J'avais par exemple pris graduellement conscience de ce qu'il pouvait y avoir, chez moi et chez d'autres, une forme de paternalisme dans le soutien aux Palestiniens contre Israël, avec un impensé du genre : ces pauvres cons d'Arabes se font toujours avoir par les Juifs. Avouons qu'il y eut suffisamment de bêtises dans les politiques des régimes arabes vis-à-vis d'Israël, de réussites dans les manoeuvres israéliennes, pour justifier en partie un tel jugement, cela n'empêche pas de prendre conscience de l'importance du présupposé, reflet plus ou moins lointain (et pervers, car il pouvait impliquer que dans l'affaire les Palestiniens seraient de toutes façons toujours perdants) de l'idée d'élection du peuple juif, qui aussi le motivait. Je reviens dans le paragraphe suivant sur certains rapports entre le sionisme et le thème de l'élection.

[3]
Aspects métaphysiques dont je ne pense pas mésestimer l'importance, mais qui ne me semblent pas, aujourd'hui, nécessaires à ma démonstration.

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mardi 20 octobre 2009

Vive la crise !

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"Notre vraie vie n'est pas ailleurs, elle est ici..."


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Un petit air ronchon tout de même... Mais si la vraie vie est ici, comment le lui reprocher sérieusement ?

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samedi 17 octobre 2009

Le travail, c'est la santé.

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Rien faire, c'est la conserver !

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vendredi 9 octobre 2009

Au bal des faux culs et des vrais enculeurs...

Ajout le soir.

Ajout le 11.10.


Ce que l'on appelle « l'affaire Mitterrand » - et qui est en train de permettre au neveu de se faire un nom, lui qui n'avait qu'un prénom (le contraire de Sacha Guitry par rapport à son père, acteur célèbre : "Mon nom était fait, je me suis fait un prénom", ça c'est de la filiation...) - me semble appeler quelques précisions, d'ordre ponctuel ou d'ordre plus général.

J'ai regardé la télévision hier soir, ce qui est en soi un événement révélateur, j'ai avec moi un exemplaire de La mauvaise vie, commençons donc par le plus simple : Frédéric Mitterrand ment comme un arracheur de glands lorsqu'il ne parle que de relations avec des adultes consentants, et noie grossièrement le poisson lorsqu'il évoque - drôle d'exemple ma foi - un "boxeur de quarante ans" pour dire qu'il sait faire la différence entre un adulte et un mineur. Dans les passages incriminés (p. 290 sq.) règne en fait un certain flou, sur lequel je reviendrai, quant à l'âge des garçons du bordel décrit et fréquenté par F.M., mais ce qui est sûr, c'est que celui qu'après la description générale l'auteur s'envoie, s'il est peut-être majeur au sens occidental, est foncièrement, c'est sa principale qualité, jeune.

Frédéric Mitterrand a fini son « explication » par une condamnation solennelle du tourisme sexuel. Or, ce qui est intéressant lorsqu'on lit un peu La mauvaise vie (désolé Frédéric, je n'ai pas tout lu, j'ai vraiment autre chose à faire), c'est, pourquoi ne pas croire l'auteur, le caractère mécanique, routinier, et parfois innocent de l'activité des employés du bordel. On arguera que c'est décrit ainsi pour se dédouaner, montrer que « ce n'est pas si terrible que ça » : il se peut, mais il se peut aussi que les gens qui vivent de ça fassent autant qu'il est possible la part des choses, et il est par ailleurs bien évident que les bordels thaïlandais ne sont pas organisés n'importe comment : au contraire, ils semblent très organisés, comme le sont souvent les activités douteuses, où l'on craint les « dérapages ».

Ceci pour dire deux choses :

- à lire dans leur intégralité les fameux passages qui font en ce moment parler tout le monde (j'essaie de trouver un peu de temps pour les retranscrire, mais ce n'est pas gagné), on est surpris de constater que l'on se trouve devant, que ce soit ce qui est décrit ou les sentiments de l'auteur, quelque chose d'humain, d'ambigu. Frédéric Mitterrand est excité, il ne s'en cache vraiment pas, il s'en vante même trop, mais il est aussi conscient de sa petitesse, et c'est la dimension qui manque aux citations trop rapides de son texte.

Après, il y a une évidente dimension de complaisance, que la citation d'un pédophile célèbre (Gide), "on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments", ne fait qu'exacerber. Comme le rappelait un jour Éric Rohmer, qui se vantait, lui, d'essayer de faire du bon cinéma avec de bons sentiments (et qui y parvient !), ce lieu commun n'est pas le mot de la fin et a trop souvent servi, comme dans le cas présent, d'excuse à la fascination morbide. Autrement dit, qu'il y ait une dimension humaine dans le récit de Frédéric Mitterrand, c'est indéniable, et il était assez intéressant de voir cette dimension disparaître, puis resurgir fugitivement avant de s'évanouir complètement lors de la condamnation du tourisme sexuel, au gré de cette confrontation entre ce qui est de l'humain, fût-il assez misérable, et l'idéologie de l'Empire du Bien télévisuel. Et dans le même temps, c'est perceptible aussi bien dans le livre de F. M. que dans certaines façons de le défendre, par exemple celle de Bertrand Delanoë (ils me font rire à brandir leur honneur « sali », comme s'ils avaient encore un honneur qui puisse être sali, comme s'ils ne salissaient pas eux-mêmes ce mot en l'employant à tort et à travers...), on a trop l'impression que F. M. joue le « faute avouée est à moitié pardonnée », voire même (mais là, il faudrait lire tout son livre) qu'il compte que ses fautes lui seront d'autant plus pardonnées qu'il les aura d'autant plus bruyamment avouées, pour ne pas être, à tout le moins, gêné.

- j'ai évoqué l'Empire du Bien, notion due à Philippe Muray, et c'est aussi à Muray que l'on pense lorsqu'on lit les descriptions de La mauvaise vie et que l'on entend parler à n'en plus finir de tourisme sexuel. Car le bordel décrit par Frédéric Mitterrand fonctionne comme n'importe quelle entreprise touristique (ce même s'il est précisé que la clientèle de celui-ci n'est occidentale que de façon minoritaire), et l'on rejoint là ce qu'avait bien vu Muray : le tourisme sexuel est un tourisme comme un autre, et c'est justement pour cela qu'il choque, car il montre la vérité du tourisme - la prédation -, c'est justement pour cela qu'on en fait un tel plat, pour cacher cette vérité du tourisme en général. Les aspects routiniers que j'ai évoqués sont ceux de n'importe quelle entreprise touristique : ici on prête son corps, dans d'autres cas on prête des lieux (Notre-Dame, j'y reviens toujours), en ne voulant pas prêter son âme (oui, c'est la prostituée de Vivre sa vie de Godard...), et en la perdant souvent, sans s'en rendre vraiment compte.

N'allons pas trop loin, au risque de changer de sujet, mais hier soir on arrivait à un stade, lorsque Frédéric Mitterrand (comme d'ailleurs B. Delanoë dans son blog) condamnait sans appel le tourisme sexuel qu'il décrit non sans finesse dans son livre, à un stade où il se servait du caractère repoussoir de ce concept, pour se dédouaner (ou essayer...) de la culpabilité qu'il avait par ailleurs revendiquée !


Coupable de quoi, me dira-t-on ? Si les garçons sont majeurs, est-ce que Frédéric Mitterrand n'est pas juste complexé et un peu homophobe à sa manière, sans parler de ceux qui le condamnent ? Que lui reproche-t-on, finalement ?

D'abord, d'être ministre, et peut-être plus encore, d'avoir été nommé ministre. Mais c'est un aspect que je laisserai aujourd'hui complètement de côté.

Ensuite, la question, autour de laquelle tout le monde tourne sans oser vraiment l'aborder est celle de l'âge du capitaine, en l'occurrence plutôt des matelots. Comme il est évident, tout de même, que de savoir si les garçons utilisés par F. M. sont ou non majeurs au sens occidental est secondaire, le problème est : jusqu'à quel point sont-ils jeunes ? En quoi peut-on parler d'homosexualité, éventuellement vénale, honteuse et quelque peu colonialiste, en quoi peut-on parler de pure et simple pédophilie ?

Frédéric Mitterrand a déclaré que "il ne faut pas confondre homosexualité et pédophilie, ou alors on serait revenu véritablement à l’âge de pierre." Laissons parler le dictionnaire (Robert 2006, soit quelque temps après l'âge de pierre) :

- homosexuel : "Personne qui éprouve une attirance sexuelle plus ou moins exclusive pour les individus de son propre sexe." => gay, homophile, pédéraste.

- pédophile : "Qui ressent une attirance sexuelle pour les enfants. Spécialt. Pédéraste."

Deux définitions différentes, donc, mais un « lien », si j'ose dire, commun, le pédéraste. Que voici :

"1. Homme qui a des relations sexuelles avec de jeunes garçons => pédophile.
2. Par ext. Homme qui a des relations sexuelles avec d'autres hommes. => homosexuel."

La boucle est bouclée, la vie est belle, et voilà mon propos, qui n'est d'ailleurs qu'une évidence, confirmée par le Robert, mais une évidence qui gêne : s'il n'est pas question de confondre un homosexuel qui a des relations charnelles (un commerce charnel, pour parler comme le dictionnaire) avec des adultes consentants, et un pédophile qui viole des enfants, garçons ou filles, ou qui les achète, il reste que, depuis Platon (au moins, mais c'est un bon repère, explicite), l'amour de la jeunesse est une des composantes de la définition de l'homosexualité. C'est ce que le concept de pédérastie exprime, et que celui d'homosexualité a tendance, tendance parfois volontaire comme dans le propos de Frédéric Mitterrand que je viens de citer, à dissimuler.

Et de ce point de vue, force est de constater, au vu des passages de La mauvaise vie que j'ai pu lire, que l'auteur n'est pas pressé de préciser l'âge même approximatif des garçons - le terme lui-même n'est pas innocent - avec qui il prend son plaisir, et que par la suite la pédophilie joue dans son système de défense le même rôle que le tourisme sexuel. La dénonciation du mal absolu sert d'alibi pour une conduite dont la proximité avec le mal en question est par ailleurs éludée dans ce que j'ai lu du livre. Je paie des garçons thaïlandais pour les baiser, mais je ne pratique pas le tourisme sexuel (et d'ailleurs je suis plein de culpabilité, si ce n'est pas une preuve d'innocence, ça). Je ne précise pas quel âge ont ces garçons mais si vous m'entraînez du côté de la pédophilie, c'est un retour à l'âge de pierre - ou l'effet, comme l'a déclaré F. M. hier soir, de vos propres « fantasmes ».

Plus généralement, il faudra bien faire un jour l'histoire du refoulé pédophile des homosexuels français des années d'après-68. Michel Schneider évoque une pétition retentissante des années 70 signée par des intellectuels en vue de l'époque (il ne donne pas les noms...) demandant la dépénalisation des rapports sexuels entre adultes et mineurs, et il suffit de parcourir des vieux numéros de Libération du début des années 80 pour constater que les petites annonces homosexuelles y étaient illustrées de manière au moins pédérastique. Que ce que l'on appelle la communauté homosexuelle soit revenue de ce que l'on peut sans moralisme judéo-chrétien qualifier d'excès est une bonne chose, que cela se fasse par une diabolisation de certains permettant à d'autres de se dédouaner à bon compte en est une autre. (Au passage, avec tous les pédés fachos, éventuellement « païens », fans de l'Afrique du Nord, qui traînent au FN et dans ses environs, il est aussi assez piquant de voir d'une part Marine Le Pen attaquer Frédéric Mitterrand sous cet angle, d'autre part les bons gros couillons de l'UMP à l'électorat « traditionnaliste » le soutenir. La vie est belle, je vous dis !)

Encore plus généralement, et après je m'arrête, ce « refoulé pédophile » remonte à loin : j'ai ainsi été surpris de découvrir récemment (P. Yonnet, Le testament de Céline, pp. 69-72) que les faits reprochés à Oscar Wilde lors de ce fameux procès que l'on nous cite toujours comme une odieuse attaque du puritanisme victorien contre l'artiste homosexuel anticonformiste, que les faits reprochés à Wilde étaient, je cite P. Yonnet, "pédérastiques, nous dirions aujourd'hui pédophiliques", ce qui nuance tout de même un peu le tableau d'ensemble. (Ajoutons, toujours selon la même source et sans nous poser en procureur, que Gide, qui devait à l'entremise de Wilde, quelques mois avant l'emprisonnement de celui-ci, une nuit d'amour mémorable avec un « jeune garçon » d'Alger, ne leva pas le petit doigt pour le soutenir. Une mécanique sur laquelle Proust écrit des pages brillantes.)

Bref, avec ses particularités propres - un ministre en exercice, un climat flou, entre tolérance de n'importe quoi et condamnations sans appel de n'importe quoi -, « l'affaire Mitterrand » s'inscrit dans une longue histoire. Histoire humaine, histoire dont le protagoniste principal ne suscite guère l'admiration, histoire surtout où l'on souhaiterait que les anathèmes sur certaines pratiques ne permettent pas à trop de personnes de se dédouaner trop aisément de leurs propres travers - passés, présents ou futurs.



Un peu de belle prose pour finir, qui prouve au passage que l'on n'a pas attendu les révélations de Jean-Luc Barré - et qui aggrave le cas de Lacouture, ses mensonges par omissions et ses falsifications - pour savoir à quoi s'en tenir sur les moeurs de François Mauriac. N'attachez pas trop d'importance au propos (fort contestable), ni à l'auteur (clairement d'extrême-droite), c'est le style qui justifie cette citation :

"Aucun cas ne semblait être d'une plus dramatique clarté, pour un esprit chrétien, que celui de l'Espagne. Pourtant nous avions vu des catholiques illustres et même intolérants comme Mauriac et Bernanos devenir les détracteurs les plus acharnés et les plus fielleux de Franco. Ces défenseurs bénits des fusilleurs de Christs et des dynamiteurs de moines étaient habiles à travestir leurs humeurs et leurs perversités intellectuelles en algèbres casuistiques. (...) On peut invoquer la demi-folie de Bernanos qui dans les pires circonstances demeure du reste digne du nom d'écrivain, avec ses livres embrouillés par les fumées de l'alcool, mais que trouent soudain des pages puissantes, furieuses ou noires. L'autre, l'homme à l'habit vert, le bourgeois riche, avec sa torve gueule de faux Gréco, ses décoctions de Paul Bourget macérées dans le foutre rance et l'eau bénite, ces oscillations entre l'eucharistie et le bordel à pédérastes qui forment l'unique drame de sa prose aussi bien que de sa conscience, est l'un des plus obscènes coquins qui aient poussé dans les fumiers chrétiens de notre époque. Il est étonnant que l'on n'ait même pas encore su lui intimer le silence." (L. Rebatet, Les décombres, I, 2).

C'est le paradoxe, ou le miracle Rebatet : à côté de ce qui est, dans le contexte (1942), une forme d'appel au meurtre, l'éthique de l'esthète qui lui fait reconnaître les mérites d'écrivain de Bernanos. Nous y reviendrons !




Ajout le soir même.

Quelques découvertes faites cet après-midi :

- Beau joueur, homme de devoir ou orgueilleux rusé, Mauriac dans l'après-guerre signa les pétitions de soutien à Rebatet afin qu'il ne soit pas guillotiné. J'ignore si l'intéressé lui en sut gré, mais le geste doit être souligné ;

- cherchant en vain dans Big Mother de M. Schneider (Odile Jacob, 2002 ; j'utilise l'édition de poche, 2005) les références à cette énigmatique pédo-pétition, je suis tombé sur ce passage, qui résume une part de ce que je peux penser de l'homosexualité - sachant bien que ce qui suit n'interdit pas les histoires d'amour bouleversantes -, la fin de la citation me semblant s'appliquer assez bien au « courage » que notre bien-aimé Président a cru bon de voir dans le livre de son ministre de la Culture :

"« La totalité et l'homosexualité vont ensemble. En disparaissant, le sujet nie tout ce qui n'est pas de même nature que lui. » [l'homosexualité comme refus, éventuellement « païen », de la finitude humaine...], écrivait Adorno, l'un des rares philosophes à avoir pensé ce point de retournement par lequel la différence exacerbée débouche sur l'unique modèle et où l'active quête de son semblable conduit à une totale passivité. L'amour de soi emporte toujours plus qu'une indifférence à autrui et sa dimension agressive ne saurait être méconnue. Qui a besoin d'affirmer sa vie sexuelle, tous les ans au printemps lors de la Gay Pride, à cor et à cris, sinon ceux qui l'inscrivent sous le signe du même, de la fierté d'être soi et de n'aimer que soi ou ceux qui sont comme soi ? La Gay Pride n'est en réalité qu'une Penis Pride, dont le sexe féminin est exclu. Dans ce cas, le narcissisme s'accompagne de la dénégation de toute perte, et vise une plénitude de soi que voudraient faire accroire les termes de Gay Pride. Deux dénégations en deux mots. Gai ? Existe-t-il des homosexuels qui ne vivent leur sexualité sans y reconnaître la trace plus ou moins profonde de la malédiction, de l'échec et souvent de la mort ? (...) Fierté ? S'agit-il dans ces parades d'un combat pour la liberté des choix sexuels ? Celle-ci est acquise aujourd'hui. Affiche-t-on la fierté d'individus jusqu'alors dominés ? Si l'on regardait les choses en face, si l'on admettait que la culture homosexuelle masculine n'est plus marginale dans la France contemporaine, mais au contraire souvent valorisée comme son centre le plus branché, le plus mode, et qu'elle est même, dans certains milieux, dominante et source de discriminations ? L'outing à cet égard n'est pas un accident ou un dérapage de la « fierté » propre à l'homosexualité, mais un trait constituant de son rapport à la castration. Dénoncée chez l'autre ou énoncée pour soi-même, l'homosexualité prend toujours le public à témoin de l'intime et du sexuel par une sorte d'exhibition de la honte." (pp. 204-205)

- exhibition de la honte, c'est tout à fait le programme de Frédéric Mitterrand... Après tout, il est assez logique qu'un grand exhibitionniste comme notre (tout) petit président se retrouve dans la démarche de son ministre : Carla ou un glabre Thaï, quelle différence tant qu'on peut les montrer, en parler, s'en rengorger ?

Ach, ras-le-bol de toute cette pédalerie, de toutes ces exhibitions, finissons-en avec la seule sensualité pédérastique qui vaille, celle qui, grâce à Beaumarchais, Da Ponte et Mozart (la vraie Europe, pas celle du TCE !), a créé le seul travelo bandant - et pour cause, c'est une femme qui désire les femmes comme un homme, le pied, Chérubin, à qui je laisse très volontiers le mot de la fin - et du début, comme pour tout désir qui se respecte...







Ajout le 11.10.

Me relisant quelques minutes après avoir découvert que FM s'était fait « inviter » par M. Drucker (ah, la moralité publique en France sarkozyste, quel bonheur, quel exemple !), je me trouve bien indulgent avec l'intéressé. Avec l'âge, je ramollis... Il faut dire que si Frédéric Mitterrand est soutenu par Alain Finkielkraut (malgré mon envie, je ne dis rien sur lui, sinon il va encore crier au lynchage... je me rattraperai (salope, buse, lâche, criminel par sympathie, ici comme ailleurs !) à l'occasion), je suis de mon côté soutenu par Didier Lestrade, un des fondateurs d'Act Up, pas vraiment ma crèmerie, mais qui, sur l'affaire qui nous occupe, écrit ceci :

"Il faut arrêter de raconter des histoires. L’affaire Mitterrand nous concerne, nous aussi, en tant que gays, car nous sommes nombreux à décider des destinations touristiques en fonction des possibilités de sexe commercial qu’elles offrent. Toutes les modes successives ayant bénéficié des faveurs du tourisme gay ont pour base le tourisme sexuel : Miami, Puerto Rico, Cuba, Brésil, Argentine, Asie, Afrique du Sud, Turquie, Liban, Egypte, - sans mentionner le Maghreb et l’Europe de l’Est. Est-ce qu'on peut parler ici de ce qui se passe au Maroc depuis 30 ans??? Que ceci ne soit dit dans aucun média gay n’est pas très à l’honneur de notre capacité à commenter cette affaire. S’insurger contre le traitement médiatique de l’affaire en montant en épingle l’outrage causé par une manifestation supplémentaire d’homophobie à l’égard de Frédéric Mitterrand, c’est un peu juste, non ?

Derrière cette affaire, il y a encore notre rapport au capitalisme, à la consommation, au traitement des autres ethnies. Et le tourisme sexuel, il faut vraiment insister sur ce point, ne concerne pas uniquement les mineurs. Je suis persuadé que Frédéric Mitterrand n’est pas pédophile, mais je me doute qu’il est comme beaucoup d’homosexuels de sa génération, et de ma génération : émerveillé par la beauté des hommes jeunes. Quand on fait du tourisme sexuel, on est forcément plus riche que le tapin du coin, qu’il soit à Sao Paulo, à Puerto Rico, ou en banlieue parisienne. On participe à la colère imposée par un système basé sur une suprématie sociale. Et ça, si on n’est pas capable d’en parler dans les médias gays, dans les associations gays, alors que cela a provoqué (et encore aujourd’hui) des débats et les commentaires interminables dans les médias généralistes et sur Internet, alors cela veut dire que la réflexion s’arrête aux portes de la communauté gay."

et plus loin :

"Nous les connaissons tous, ces homosexuels aisés et populaires, qui vivent leur vie sexuelle grâce à la prostitution. Ils sont agents de stars, ils sont dans la mode et la chanson, et ils sont dans l’art. Et quand ils parviennent à des postes de pouvoir, nous voyons en eux notre propre ascension dans le pouvoir. Forcément, le ministère de la culture et de l’information possède une place déterminante dans les rouages de la politique. Et la communauté gay soutient un ministre, non pas parce qu’elle est convaincue que le tourisme sexuel dont il est question n’a pas eu lieu. Mais surtout parce que réfléchir sur cette affaire est suicidaire pour ceux qui oseront lever la voix."

- bon, ce n'est pas très bien écrit sur la fin, mais c'est Act Up, hein... Blague à part, cela m'a rappelé une scène - à Nulle part ailleurs, avec Antoine de Caunes, ça date - qui m'avait fait perdre toute illusion quant au thème des « gentils pédés » : un homosexuel séropositif ami de de Caunes, sans doute célèbre, mais dont je serais incapable de citer le nom, avait solennellement demandé aux homos atteints du sida qui partaient à l'étranger d'arrêter de se croire tout permis et de commencer à utiliser des capotes aussi là-bas. Qu'il faille ainsi supplier des gars de ne pas répandre la mort autour d'eux - et, on y revient, qui plus est chez des jeunes -, cela en disait long sur la moralité de certains (D. Lestrade évoque aussi ce problème).

Voilà, c'est fini jusqu'au prochain ajout...

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dimanche 27 septembre 2009

Apologie de la race française, VI-2 : le réduit hexagonal.

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Apologie I.

Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie V.

Apologie VI-1.


Cela fait des mois que j'ai l'intention de la retranscrire, voilà donc, pour continuer à assembler les morceaux du puzzle de notre belle nation, la conclusion - déjà citée en partie ici - du Voyage au centre du malaise français de Paul Yonnet (1993).

"C'est en France que le phénomène du néo-antiracisme a été le plus marqué, dans ses manifestations de masse, par ses effets politiques et administratifs. La France est la seule grande puissance où le mythe et l'utopie que nous avons décrits ont envahi l'appareil d'État et obtenu une telle influence dans les réseaux de pouvoir. Mais, tout d'abord, c'est qu'ils sont reliés, objectivement ou subjectivement (je pense notamment à la tentative de rapporter l'espèce de dissolution de la nationalité française proposée par l'antiracisme à un idéal républicain), aux grands soubresauts qui marquent l'histoire de France depuis 1789, et qui, de dons de la France au monde en dons de la France à l'humanité, ponctuent en la maquillant hyperboliquement d'un devoir d'universalisme la lente mais inexorable perte de puissance de ce pays. Si le néo-antiracisme est tellement puissant en France, pour aller rapidement à la synthèse, c'est en raison d'une accumulation unique de traits historiques. C'est en France qu'à la fin des années 1960 le soulèvement de la jeunesse étudiante autour d'idéaux et d'utopies révolutionnaires a déjà été - de tous les pays industrialisés - le plus explosif. D'autre part, comparée à la Grande-Bretagne, aux États-Unis, à l'Italie ou à l'Allemagne - qui avaient tous été dans un camp ou l'autre, mais le savaient -, la France était la seule à entretenir un roman de son passé durant la Seconde Guerre mondiale qui en gommait ou en travestissait pour le moins l'équivoque réalité. Un pays vainqueur mais vaincu, et libéré pour l'essentiel par l'action de puissances étrangères ; une France non belligérante après l'armistice et n'ayant pas commis le crime ultime de rentrer en guerre contre ses anciens alliés, mais collaboratrice ; les trois quarts des juifs résidant en France sauvés, mais l'organisation d'un antisémitisme d'État qui a conduit à livrer pour le pire le quatrième quart à l'ennemi, et à « aryaniser » l'économie ; une France résistante mais tardivement, sous la pression allemande (S.T.O.), à la fois hyperactive et hyperpassive, divisée entre vichystes, collaborationnistes, régionalistes, européanistes, attentistes, communistes, gaullistes, résistants armés, résistants opposés à l'action armée, anticommunistes collaborationnistes, anticommunistes résistants... : un régime de l'État français autoritaire, composant avec le nazisme, mais se distinguant d'un régime à proprement parler fasciste, et d'ailleurs objet de la critique et du mépris constants des fascistes français ; des Français encore traumatisés par la saignée de 1914-1918, qui rêvaient de paix et de confraternité rurale dans un univers proche de la guerre totale : tableau impitoyablement livré par l'enchaînement des circonstances, l'histoire du demi-siècle, la géopolitique, tableau moins reluisant que celui que propose le roman national épique appliqué à la période, qui constituait bel et bien, plus que la pesanteur de comportements économiques et la pratique politique de la Ve République, le talon d'Achille du pays au crépuscule de cette décennie 1960. L'enclenchement du processus [d'expansion du néo-antiracisme] et de sa force résultent du rapprochement de l'échec du mouvement de mai 1968 et de cette mémoire biaisée, exagérément avantageuse. Double dépérissement, donc, le premier entraînant le second : comme dans le règne végétal, le fruit touché contamine au contact d'un autre. Les révolutionnaires de mai 1968 ne cessaient de rechercher en quoi la France était « le maillon faible du capitalisme mondial ». C'est la faiblesse du roman national qui en faisait un maillon faible de la chaîne occidentale. De mai 1968 à l'antiracisme des années 1980, la France - « gardienne des beaux désordres », comme l'écrivait Jacques Chardonne - continue d'évoluer en crête en raison d'une configuration de traits spécifiques, qu'elle est la seule à additionner, et qui permet de comprendre l'inscription singulière de l'antiracisme dans ce pays.

On ne peut préjuger des itinéraires individuels, car on ne peut prévoir ni les circonstances ni les personnes. Les internationalistes antimilitaristes du début du siècle se sont du jour au lendemain rendus aux arguments de l'Union sacrée, en 1914. Peut-être verra-t-on les anciens leaders de S.O.S Racisme tomber au champ d'honneur patriotique (en l'espèce, aussi, un champ d'humour) pour bouter quelque envahisseur étranger hors du sol natal.


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On en a vu d'autres. Si l'on ne peut pas plus dessiner l'avenir collectif, nous pouvons en revanche avancer qu'il ne s'élaborera pas hors du cadre suivant.

Premièrement, il n'y a plus aujourd'hui de roman national français. Le droit-de-l'hommisme à vocation universaliste y est d'autant moins substituable que la France est réputée avoir presque constamment manqué au respect des grands principes. Les perspectives d'intégration des nouveaux Français en sont concurremment affaiblies. D'autant plus que le grand couple adverse du marxisme et de la catholicité, qui offrait des pentes identificatoires subsumant les buts endogènes des groupes particuliers et déliaient des soudures d'origine, ce grand couple qui ménageait des voies pluralistes d'accès à la nationalité française - une nationalité réelle et non pas seulement de forme juridique - est à présent dans l'incapacité, de fait ou de volonté, de jouer ce rôle par le moyen de ses appareils et de ses structures. Au surplus, une France qui a autodétruit son roman national entre dans une Europe qui n'est pas près d'en avoir un, autonome. Mémoire en berne, panne d'idéaux, désert d'espérances collectives : terrain propice au développement de laxités micro ou médio-identitaires cherchant à devenir grandes. [Les idées sont là, mais quel charabia par moments...]

Deuxièmement, le roman national - devenu difficile, stigmatisé par le nouvel ordre moral - se reconstitue sur un terrain apparemment non politique, celui de l'identité culturelle. La culture exprime l'identité française là où la politique menée lorsque la France était une grande puissance ne peut plus opérer, n'a plus de faculté d'expression. Moins il y aura de Nation, plus il y aura de recours à l'Identité française, une identité-mode de vie, ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée. Il faut s'attendre à des décompensations identitaires du type de celle qui a été enregistrée à propos de l'orthographe [la célèbre querelle sur la réforme de l'orthographe lors de la Guerre du Golfe]. Les Français défendront le reblochon au lait cru et l'andouillette odorante, face à la machine administrative et parlementaire de l'Europe, dont les hygiénistes de toute obédience ne manqueront pas de se servir pour dissoudre un peu plus les solidarités culturelles de base et, par là-même, la sociabilité des groupes élémentaires, comme ils ont défendu l'Empire. Pour finalement tout lâcher d'un coup, mais en entonnant une vibrante Marseillaise célébrant la grandeur de cet abandon : il suffit de trouver le personnage.


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J'y reviendrai : peut-être fallait-il, ou faut-il, trouver plutôt plusieurs « personnages ». Quoi qu'il en soit, ce paragraphe est tout à fait remarquable.

Il est probable que l'entrée en vigueur de l'accord de Maastricht, si elle a lieu - la campagne du référendum français débutait alors que cet ouvrage était pour l'essentiel terminé -, ou, de toute façon, la poursuite de l'unification européenne, accentuera cette dichotomie entre Nation politique et Identité-mode de vie. Plus les États-nations délégueront de prérogatives politiques à l'échelon européen, plus ils abandonneront de leur souveraineté propre, et plus le concept d'identité prendra d'importance. On notera d'ailleurs, ce qui ne saurait surprendre, l'acharnement mis par les défenseurs du traité de Maastricht, qui - symptomatiquement - élude la notion de nation pour mieux promouvoir et organiser un pouvoir des régions, à souligner que les transferts de souveraineté n'entameraient en rien l'identité française. D'ores et déjà, l'identité a remplacé la nation dans le discours politique des partisans d'une Europe supranationale. Il n'est que de se référer à l'un de ses plus ardents défenseurs, Valéry Giscard d'Estaing, aussi porté à vouloir accélérer la constitution des États-Unis d'Europe qu'il est inquiet du destin de l'identité française... J'invite à méditer sur une contradiction croissante : celle qui voit, tant à droite qu'à gauche, les responsables prendre ou approuver des mesures de « dénationalisation » et de levées des frontières de l'Hexagone, tout en attirant l'attention des opinions sur les risques d'invasion étrangère - quand ils n'appellent pas, purement et simplement, à la mobilisation de celles-ci derrière des slogans de moins en moins applicables dans le cadre hexagonal. Nous sommes entrés, en un mot, dans une période où ce n'est plus l'existence de la Nation politique qui excite l'agressivité de groupe - sous des formes qui allaient du patriotisme de défense à l'ambition impériale -, mais où, au contraire, c'est la disqualification, la déplétion et l'impossibilité de la nation politique qui font le lit des identitarismes (nationaux, ethniques [sexuels] ou de communauté). Encore que la xénophobie soit un phénomène en soi tout à fait indépendant de l'idée de nation, l'histoire moderne est marquée par l'apparition de formes politiques et idéologiques particulières, développées en relation avec l'exacerbation des sentiments nationaux ; nous avions, pourrait-on dire en somme, la xénophobie et le racisme car nous avions la Nation : craignons d'avoir la xénophobie - des xénophobies de tout calibre et de toutes origines - et le racisme, car nous n'aurons plus la Nation (donc : si nous ne l'avons plus et à mesure que nous ne l'aurons plus). Si tant est que l'identité, c'est ce qui reste quand on a « oublié » la nation, craignons d'assister à la cristallisation des attitudes qui répondront à la désorganisation et au démantèlement de l'ancien système.


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Troisièmement, l'antiracisme veut dissoudre la France dans le monde et, sans attendre, faire du réduit hexagonal le laboratoire chimérique d'une nouvelle Cybère panethnique. Cette utopie longtemps cautionnée par les pouvoirs publics, voire un par « État de droit » favorable, heurte de plein fouet les deux traditions de l'assimilation française : l'individualiste républicaine et la communautariste autoritaire."

Voyage au centre du malaise français, pp. 304-309. Je n'ai pas reproduit la suite, en l'occurrence le dernier paragraphe du livre. Sur la tradition « communautariste », pas de contre-sens : il s'agit me semble-t-il d'une allusion aux « familles » marxiste et catholique évoquée dans cette longue citation, il ne s'agit pas, en tout cas, des communautarismes actuels.

Ceci posé, quelques commentaires.

"Le roman national se reconstitue sur un terrain apparemment non politique, celui de l'identité culturelle. La culture exprime l'identité française là où la politique menée lorsque la France était une grande puissance ne peut plus opérer, n'a plus de faculté d'expression. Moins il y aura de Nation, plus il y aura de recours à l'Identité française, une identité-mode de vie, ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée." J'avais abordé cette phrase importante sur la Nation et l'Identité sous l'angle des relations entre les Français, leur passé, leur présent, leur avenir : la retrouver dans son contexte invite à faire le lien avec la situation politique française. Démêlons les fils.

Patriotisme, nationalisme, chauvinisme... on peut utiliser des termes connotés plus ou moins négativement, on ne sortira pas je crois de ces vérités :

- il faut un minimum de cohésion entre les membres d'une communauté, et dans ce minimum est inclus une part d'auto-promotion, d'autosatisfaction, de gloriole ;

- libre à chacun, au sein de cette communauté (et à l'extérieur de cette communauté, mais ce n'est pas notre sujet), de détester, mépriser, critiquer cette part d'autosatisfaction. On remarquera au passage que ces critiques peuvent aussi bien signifier une volonté d'amener la communauté à s'améliorer - en la poussant à être plus conforme aux idéaux qu'elle proclame - qu'un souhait plus ou moins conscient de la dissoudre - en établissant qu'elle n'a jamais été et ne sera jamais capable d'être à la hauteur de ses idéaux ;

- quoi qu'il en soit de ce deuxième point, qui mérite certes plus d'une digression, la part d'autosatisfaction devient, ou devrait devenir, non seulement critiquable, mais presque complètement ridicule et absurde quand elle n'a pas, ou plus, ou presque plus de rapports avec la réalité politique dans laquelle baigne la communauté en question.

Le problème, pour ce qui nous concerne, est donc moins de savoir si la France est un beau pays, si elle doit rougir ou se glorifier de son histoire, si les Français sont sympathiques, racistes, travailleurs, alcooliques, râleurs grincheux ou contestataires lucides et anticonformistes, trop ou pas assez sportifs, bons baiseurs ou gros branleurs ; il n'est même pas de savoir s'ils sont définitivement américanisés, manoeuvrés par les réseaux sionistes ou bientôt complètement arabisés-africanisés-islamisés (ces possibilités ne s'excluant d'ailleurs mutuellement pas). Le problème, c'est que toutes ces questions, futiles ou intéressantes, ne sont que trop rarement intégrées à la perspective d'ensemble qui pourtant les impose à notre attention : cette perspective n'est pas celle du déclin français, qui est, justement, une question identitaire, cette perspective est celle du pouvoir politique effectif de la France dans le monde d'aujourd'hui. Que ces deux questions ne soient pas sans rapport est évident, mais cela ne signifie pas qu'elles se confondent, et cela n'empêche pas l'une d'avoir préséance aussi bien principielle que chronologique sur l'autre. Reformulons donc ainsi la phrase de Paul Yonnet : ce n'est pas parce que la France a des problèmes identitaires qu'elle fonctionne moins bien et pèse d'un poids moins significatif dans l'évolution globale du monde, c'est parce que son poids dans l'évolution globale du monde diminue que les questions qu'elle se pose sur son identité prennent une telle acuité.

(Une digression : la France est loin d'être le seul pays dont « le poids dans l'évolution globale du monde diminue », c'est le cas de la plupart des nations majeures, Russie incluse. Je ne peux aborder cette question aujourd'hui, mais il faut garder en tête que nous sommes loin ici de nous situer dans une « exception française ».)

Encore une fois, il ne s'agit pas de nier certaines évolutions ou certaines réalités désagréables. Mais si l'on n'a pas conscience de cette préséance - que l'on retrouve d'ailleurs après 1870 et dans l'entre-deux-guerres, de même que, mais à l'inverse, dans les années 60, où les immigrés n'avaient pas disparu du pays mais gênaient moins que dans les périodes précédentes - du politique sur le culturel et « l'identitaire », non seulement on se trompe, mais on risque fort d'accélérer ou de contribuer à accélérer ces évolutions que l'on juge négatives.


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L'acharnement de l'homme politique moderne contre la France. Allégorie de Lang (Fritz, pas Jack), 1956.

- à suivre, démonstration et exemples à l'appui...

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samedi 26 septembre 2009

J'aime le monde.

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Le vrai, pas le journal, même si le premier contient, entre autres nombreux désagréments, la Techno Parade, et même si le second nous livre à ce sujet un réjouissant récit :


"Des bandes organisées de jeunes ont violemment perturbé la Techno-parade.


La fête a été gâchée. Samedi 19 septembre, la Techno-parade, rendez-vous des amateurs de musique électronique, a dû se disperser dans les rues de Paris une heure avant la fin prévue par les organisateurs. En queue du cortège qui a rassemblée 400 000 personnes, 100 000 selon la préfecture, des bandes de jeunes ont agressé les participants. Une grande discrétion a entouré ces incidents. Or, des policiers présents disent avoir été marqués par le caractère très organisé des violences commises.

En 2007 et en 2008, la Techno-parade, comme d'autres évènements festifs, avait déjà été la cible de bandes violentes. Cette fois, la police, tous services confondus, a procédé à 95 interpellations, soit quatre fois plus que l'année précédente. Mais surtout, les perturbateurs semblaient répondre à une tactique précise. "A partir du pont de Sully, des bandes organisées s'en sont pris aux gens, déplore Sophie Bernard, directrice de Technopole, l'association qui gère la manifestation. En accord avec la préfecture, nous avons donc pris la décision d'écourter."

Parmi ces perturbateurs, beaucoup de jeunes Noirs portaient un signe distinctif, une casquette blanche, une capuche ou un vêtement de couleur blanche. Ils sont visibles sur les vidéos amateurs qui circulent sur You Tube, récupérées et exploitées depuis par des sites d'extrême-droite. Ces images, prises notamment au pont de Sully, puis à partir des marches de l'Opéra Bastille, montrent des individus, souvent coiffés de casquettes blanches, s'immiscer violemment dans le cortège, frapper les participants et refluer au pas de course. Les rapports transmis à la hiérarchie policière n'insistent pas sur la présence d'un signe de reconnaissance entre agresseurs. Mais plusieurs policiers assurent avoir été confrontés à des jeunes qui agissaient en "groupes structurés, avec un chef qui désignait les objectifs".

"Cette année, c'était flagrant, ils étaient par groupes de 30 ou 40 en formation serrée", témoigne Lionel Azoulay, responsable de la société Blocks qui assure la sécurité des chars de la Techno-parade depuis son origine, en 1998. Il était sur place avec ses 180 agents de sécurité porteurs de T-shirt orange, qui se sont parfois affrontés aux jeunes. "Certains criaient 9-3 ! 9-3 !, d'autres 9-4 !, 9-4 ! et ils ne se sont pas tapés entre eux", poursuit M. Azoulay.

"PAS DE DÉGÂTS"

"Ils ont effectivement crié des numéros de département comme un signe de ralliement mais je ne pense pas qu'il y avait une organisation, nuance Jean-François Demarais, directeur de l'ordre public et de la circulation (DOPC) de la préfecture de police. Ce n'était pas des casseurs au sens classique, il n'y a d'ailleurs pas eu de dégâts sur le parcours ; plutôt des jeunes venus faire de la « dépouille »." Parmi eux, quelques uns "avaient des sacs en plastique avec dix téléphones portables à l'intérieur".

Existerait-il une bande organisée qui se reconnaîtrait par un signe distinctif blanc ? Du côté de la SDIG (les anciens renseignements généraux), on indique travailler effectivement sur des "signes de reconnaissance" dans les bandes, "comme deux doigts tendus en forme de pistolet, mais pas encore sur une couleur blanche". L'association Technopole, qui s'apprête à communiquer sur ces violences, devrait bientôt rencontrer la préfecture de police." (Isabelle Mandraud)


"La fête a été gâchée...", quel pied ! Remarques en vrac au fil du texte :

- "Une grande discrétion a entouré ces incidents." : pourquoi ? Pour ne pas attiser de haines raciales, par peur que les jeunes n'osent plus aller dans de tels défilés de perdition, ou parce que c'est vraiment la honte ?

- "...les vidéos amateurs qui circulent sur You Tube, récupérées et exploitées depuis par des sites d'extrême-droite" : méfions-nous des raccourcis du Monde concernant l'extrême-droite, mais les sites dits identitaires sont effectivement friands de ce genre d'images. Malheureusement, pour eux comme pour nous, les jeunes « issus de l'immigration », aussi cons que les blancs, sont nombreux dans ce genre de manifestations


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, et c'est bien regrettable. Tant pis pour eux, tant mieux pour nous, ils ont dû aussi se faire casser la gueule. Il est en tous cas amusant de voir des sites qui râlent sur la décadence française s'offusquer de ce que des Français (eh oui !) viennent perturber une telle manifestation de décadence ;

- "Ils ne se sont pas tapés entre eux..." : pas si cons, tout de même... bel aveu ceci dit, tant qu'ils se "tapent entre eux", tout le monde s'en fout. Ce qui il est vrai n'est pas anormal, car en de telles occasions ils se révèlent tout de même assez cons ;

- la « dépouille », "des sacs en plastique avec dix téléphones portables à l'intérieur" - bien que Le Monde ne soit pas très clair sur le sujet, c'est évidemment la fausse note dans cette histoire. Si, cette fois-ci, il n'y a pas lieu d'être choqué par le côté « meute » - la Technoparade est elle-même une meute, de bien plus grande importance, et ceux qui sont si contents d'y participer en nombre n'ont qu'à se défendre ; et puis, si on veut prendre le pouvoir dans la rue, il faut l'assumer, et affronter ceux qui ne sont pas d'accord... -, on peut regretter ces vols, qui font un peu tache, même s'ils ne semblent pas être la motivation première des combattants du 9-3 et du 9-4 ;

- un peu de politique pour finir : la « racaille » fait ici le boulot que devraient faire les prolos « classiques ». Je sais bien qu'il n'y en a plus beaucoup à Paris et qu'ils ont d'autres chats à fouetter, mais ils devraient comprendre que le monde qui quotidiennement les encule est le même que celui de la Technoparade, et qu'une bonne leçon de choses et de luttes des classes ne fait de mal à personne, surtout pas à la racaille - la vraie, sans guillemets - qui aime à défiler de la sorte (et à s'enfiler le soir, mais passons). J'y pensais au sujet des séquestrations de patrons : Popu est trop gentil en ce moment, Popu fait trop dans le symbole inoffensif - ce qui ne lui évite ni de se faire engueuler ni de se faire niquer -, Popu a du mal à assumer le fait qu'il peut ne pas être sympathique, qu'il n'est pas obligé d'être sympathique - ce qui n'est pas franchement le problème des jeunes du 9-3... Je ne suis pas en train de réclamer que les ouvriers lynchent leurs patrons : simplement, tant qu'ils n'oseront pas gêner vraiment, il n'y a pas de raisons que les riches se gênent, eux ;

- pas de femme nue ou déshabillée pour conclure (vous allez finir par ne venir ici que pour ça), mais le mot de la fin, par un ami de 93 ans - « 9-3 » ans, oui -, facho et antisémite comme il n'est pas permis, à qui je montrais hier cet article, me demandant ce qu'il en penserait. Après quelques instant de réflexion, il conclut sagement : "Heureusement, en France, nous avons toujours eu de très bonnes troupes coloniales."


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- ce qui laisse Max Roach perplexe... (Photo piquée chez Tom, comme d'habitude.)

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mercredi 23 septembre 2009

Bonnes actions et bonnes affaires : Apologie de la race française, VI-1.

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Apologie I.

Apologie II.

Apologie III.

Apologie IV-1.

Apologie V.




Voici quelques extraits du livre de Pierre Boutang, La terreur en question, publié en mai 1958, dans lequel l'auteur s'efforce de situer la question de la torture en Algérie dans un contexte global : que peut faire l'armée, que veut le pouvoir politique, qui dénonce la torture et pourquoi, que veut et que fait le FLN, etc. Précisons pour éviter tout malentendu et parce qu'il semble que ce livre ait une réputation sulfureuse, que l'auteur n'y défend d'aucune manière la pratique de la torture.

Pourquoi, hors du simple intérêt qu'il peut y avoir à faire connaître de beaux textes, choisir ceux-ci, et les inclure dans mon « Apologie » ? Il se trouve qu'au cours de l'élaboration de celle-ci, si j'ai peu à peu clarifié mes idées sur certaines tendances que l'on peut sans exagération ni « diabolisation » qualifier d'anti-françaises au sein de nos « élites » (tendances qui devaient à l'origine constituer le sujet du troisième volet de cette série), je me suis aussi aperçu que l'on ne pouvait décrire avec la précision nécessaire ces traîtres et ces traîtrises si l'on ne mettait pas au point, dans le même temps, certains principes sur ce que peut être la critique de son propre pays. Où s'arrête la critique, où commence la félonie ? Il ne peut y avoir sans doute de réponse univoque à une telle question, mais cela n'empêche pas, au contraire, de tenter de mieux cerner ce qui en elle fait problème.

Centré sur une question à tous égards douloureuse, l'emploi de la torture par l'armée française durant la guerre d'Algérie, et notamment pendant la bataille d'Alger, le livre de Pierre Boutang s'inscrit dans cette double optique : en situation de guerre, jusqu'à quel point et comment peut-on dénoncer l'emploi de moyens indiscutablement inhumains par l'armée française, sans de facto apporter du soutien à ses ennemis ?

(La thèse de Boutang est que la dénonciation n'est rien si elle ne s'accompagne d'une volonté politique d'aider l'armée française à faire son travail sans être obligée de recourir à de tels moyens inhumains. Je ne la discuterai pas en tant que telle : si, sur le fond, cette position semble, au moins, sensée, il faudrait pour l'approuver pleinement quant à la guerre d'Algérie, savoir à quel point on pouvait à l'époque se faire entendre, au sujet de la torture, sans faire beaucoup de bruit, question que je ne saurais discuter aujourd'hui.)

Que l'on veuille donc bien lire ces extraits comme des outils à utiliser le moment venu, comme des préliminaires, que l'on espère savoureux, avant d'entrer dans le vif du sujet. Un peu longs certes, mais plus les préliminaires sont longs... Ach, allons-y :

- "La valeur d'une protestation morale n'est-elle pas tout entière dans la vertu de celui qui l'énonce et dans la vocation qui lui impose de se faire entendre ? Or pas plus que les grandeurs d'établissement, l'équipage, la fortune ne donnent autorité pour un tel cri ou un tel conseil, pas plus la qualité de professeur de mathématiques, de physique ou de littérature, ou l'honneur du prix Nobel, de méritent le moindre crédit.

Quand je vois ces professeurs de la Sorbonne étirer leurs patronymes au bas de pétitions contre les excès de notre armée, je n'en fais ni plus ni moins de cas que d'une liste qui bizarrement grouperait les égoutiers, les manucures, ou les joueurs de célesta.

Ils portent de belles robes, aux jours de cérémonie, des bonnets carrés, de l'hermine, et les lambeaux d'une science qui a depuis longtemps renoncé à toute sagesse, unité, conscience, qui a fait de ce renoncement solennel, la condition de ses progrès. Et que l'un d'eux soit sage, conscient, cohérent, c'est miracle pareil, et de même chiffre probable, que si mon boucher se rencontre tel. La profession n'y est pour rien.

Ils voudraient, ces habiles, à la fois le privilège de leur chaire particulière, selon une division du travail qui les rend presque étrangers les uns aux autres, co-locataires d'une Babel assurée contre les accidents, et l'autorité de la science et de l'esprit selon l'antique unité de l'âge théologique qu'ils décrivent comme enfance et ténèbres de l'histoire." (pp. 16-18)


- "N'est-il pas établi que l'argent et ses puissances sont de l'autre côté, à droite ?

Or l'argent, et justement celui du capitalisme international, ne s'accommode tout à fait que des partis et des hommes de gauche ; s'il est une droite ploutocratique et fermement républicaine qui le sert depuis un siècle, elle lui coûte moins cher et lui donne moins de plaisir que la gauche qu'il tient et corrompt en secret ; la gauche, ennemie déclarée des intérêts, attentive à leur faire très officiellement honte, à leur interdire son paradis politique - bouchant même le Trou de l'Aiguille pour enlever sa chance au chameau de l'Écriture - l'argent l'inventerait si elle n'existait pas ; hier radicale, conservatrice des intérêts dans la mesure où ils étaient inavouables, aujourd'hui encore « mendessiste », elle pavoise côté cour, d'une christianisme mauriacien au service du pauvre, mais installe dans ses jardins les tables des banquiers et de la famille Servan-Schreiber des Échos. Elle fait des abonnements combinés à la charité hargneuse et aux profits consolidés ; reprenant la célèbre maxime jésuite des bonnes actions qui doivent être d'abord bonnes affaires, elle met la rhétorique progressiste au service des plus gros revenus." (pp. 25-26)


- sur la torture, les réactions publiques lors de la parution du livre de Henri Alleg, La question, un schéma dont vous n'aurez guère de peine à trouver des équivalents dans d'autres domaines : "A gauche on en fit crier les nerfs des personnes sensibles, à droite on en nia l'existence, et l'armée, abandonnée à son drame, insultée, ou vénérée de manière niaise et plus insultante que l'insulte, dut continuer sa tâche de guerre et de nuit." (pp. 36-37)


- un peu de Proudhon en passant, Proudhon cité avec éloge par P. Boutang, ainsi que, dans d'autres livres, Sorel, en une volonté de relier royalisme et anarchisme sur laquelle nous nous pencherons un jour, Proudhon donc : "Nul n'est homme s'il n'est père." (p. 46) (Malgré les exceptions de valeur que chacun peut trouver autour de lui, je crois qu'il y a quelque chose de fondamentalement vrai dans cette phrase.)


- en France, "il y a un parti de la défaite. Et le livre d'Alleg [communiste, rappelons-le], comme les « forums » de l'Express, comme les « colloques universitaires » sont les armes vraiment guerrières de ce parti que le communisme et la révolution vertèbrent et dont la bourgeoisie de la gauche bigarrée fournit les parties molles.

[N.B. : Peut-être est-ce injuste pour l'anticommuniste Mauriac, souvent mis en cause dans ce livre.]

Nul ne trouve bon, nul ne trouve normal que, depuis dix ans, des Français ne cessent de se battre et de mourir parce que le pays n'est pas capable de réinventer un État et une politique qui mesurent sa force. Mais il existe des hommes, passions, intérêts, qui conspirent à ce que les Français en train de se battre soient contraints de capituler. Ce parti de la défaite est le premier du Parlement. Il compte, de l'avis même de ses membres, qui sont « dans le siècle », maint ancien président du Conseil : tous titrés, ayant chacun quelque marquisat de la honte - Reynaud, M. de Dunkerque ; Pleven, M. de Dien Bien Phu ; Mendès, M. de Carthage ; Robert Schuman, le seul député français qui osa prendre la parole en 1935 pour féliciter le gouvernement d'avoir sauvé la paix et permis à Hitler de remilitariser la Rhénanie." (pp. 69-70)

Il peut y avoir de l'injustice dans tel ou tel de ces jugements ; la notion de « parti de la défaite » ne doit par ailleurs pas être poussée dans un sens trop « complotiste ». Ceci posé, ce passage, complété par la citation suivante, ne manque pas d'intérêt - et méritait d'être retranscrit ne serait-ce que pour la mise en cause d'un des « pères fondateurs » de l'Europe, R. Schumann : si ce qu'écrit Boutang est juste - ce que pour l'heure je n'ai pu vérifier - cela jette un éclairage nouveau sur une « certaine idée de l'Europe »... La paix à tout prix, l'Europe à tout prix, et tant pis pour la France ! Nous retrouverons ce schéma à l'occasion. Enchaînons (en précisant bien que J.-J. Servan-Schreiber, comme il est évoqué dans une précédente citation, possédait non seulement l'Express, mais les Échos) :

- "Le parti de la défaite a l'argent du côté de son esprit. L'Express et les Échos, l'intelligence de la fuite et de la concentration des capitaux, se nomment également Servan-Schreiber. Pas Servan d'un côté, tirant à hue, Schreiber de l'autre, allant à dia ! Mais un nom composé, un solide mélange de sophisme et d'or, au service des déshonneurs nationaux. Il ne manque jamais de cet or pour expédier très vite un Jean Daniel ou un Stéphane Worms au constat de nos malheurs ou de nos « crimes ». Les envoyés de la presse progressiste tiennent le rôle tragique des chiennes Erinnyes poursuivant le Soldat, ce misérable Oedipe de la France moderne, coupable quoi qu'il fasse, et reniflé sans trêve par ces truffes à scrupules.

Or la meute devrait être chassée à coups de fouet, mais le fouet - en 1958 - est hors de prix pour les pauvres.

Il faudrait que ce fouet pût enfin être manié en justice, que la société française ne se révélât pas, en ses prétendues élites, pourrie jusqu'à l'os et complice de sa propre mise au tombeau." (pp. 72-73)


- "Tout ainsi, en 1913, Lucien Herr, et avec lui Jaurès d'après Péguy - ne pouvaient sentir le moindre soldat portant l'uniforme de leur pays : la force, dans Hegel ou chez Marx, ils la reconnaissaient ou la vénéraient. Dans l'armée française, elle leur faisait horreur." (p. 76)


- il y en a pour tout le monde : "Il est sûr que les Puissants qui semèrent la mort à Hiroshima, en sachant que déjà la décision de capituler était prise chez leurs ennemis, ne feront jamais jaillir eux-mêmes la fontaine profonde qui laverait leur crime, et qu'ils ont rendu immense et neuve la tâche de la pitié de Dieu. Car l'exercice d'une terreur qui ne terrorise même pas, qui n'a même plus de fin intelligible (en dehors du raisonnement à la fois puéril et diabolique que, puisqu'on possède cette arme inédite et redoutable, il faut bien s'en servir) est comme l'envers de la Grâce. Il appartenait à l'Amérique nordiste, à qui la Grâce a si évidemment manqué, dont la société et les moeurs se meuvent à l'intérieur d'un reniement de l'histoire, d'un meurtre prolongé du Père, à ce peuple somnambule et plus tragiquement athée qu'aucun autre, d'inverser ainsi les lois de surabondance de l'être et de faire surabonder gratuitement le néant." (pp. 100-101)


- sur « l'homme du XXe siècle », enfin : "la sensibilité exquise des nerfs conjuguée avec une épaisseur toujours croissante du sens moral..." (p. 110)



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"La fin du monde, en avançant..." A bientôt !

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samedi 19 septembre 2009

Élection (piège à c... ?), II.

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Éclaircissons donc les propos tenus la dernière fois sur la « judaïsation du monde ». Cette expression m'est venue suite à la lecture de l'interview que je retranscris ci-après. J'ai appris l'existence de cette interview chez Mme Kling-Kling, où est annoncée la publication en français par La Découverte du livre de David Slezkine, Le siècle juif, dont le sous-titre est : Pourquoi nous sommes tous devenus juifs. Anne Kling renvoie à un entretien accordé par l'auteur ici, et qui avait été traduit et retranscrit il y a deux ans par vox.nr. Vous suivez ?

Voici en tout cas cette interview :

"Dans votre livre, vous dites que les Juifs ont connu trois Paradis et un Enfer durant le XXe siècle. L’Enfer bien sûr se réfère à l’Holocauste. Quels sont les Paradis ?

Ce sont les destinations des trois grandes migrations à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Il y a les deux que nous connaissons tous – de l’Europe de l’Est, principalement la Zone de résidence dans l’empire russe, vers l’Amérique et la Palestine. Ensuite il y a celui qui m’intéresse particulièrement : de la Zone de résidence vers les villes russes. La plupart des Juifs qui restèrent en Russie allèrent à Kiev, Kharkov, Leningrad et Moscou, et ils montèrent dans l’échelle sociale soviétique une fois arrivés là. Cette troisième migration, invisible ou moins visible, fut beaucoup plus grande que celle vers la Palestine et idéologiquement beaucoup plus chargée que celle vers l’Amérique. Et, pendant les vingt premières années environ de l’Etat soviétique, elle fut aussi vue comme la plus réussie par la plupart des gens impliqués. Mais, à la fin du XXe siècle, elle était vue par la plupart des gens impliqués – les enfants et les petits-enfants des migrants d’origine – comme une erreur tragique ou comme un non-événement.

Les trois migrations furent, en un sens, des pèlerinages, et les trois représentèrent des manières différentes d’être juif, et d’être moderne, dans le monde moderne : Etat libéral aux Etats-Unis ; nationalisme ethnique séculier en Israël ; et communisme – un monde sans capitalisme ou nationalisme – en Union Soviétique. Cela, plus l’Holocauste, bien sûr, qui représente les dangers de ne pas participer à l’un de ces trois pèlerinages, représente une grande partie du XXe siècle, je crois.

Pourquoi les Juifs ont-ils eu tant de réussite au début de l’Etat soviétique ?

L’histoire des Juifs au début de l’Union Soviétique est similaire à l’histoire des Juifs en Amérique. C’est-à-dire qu’ils eurent une réussite particulière dans les domaines de l’éducation, du journalisme, de la médecine, et des autres professions qui étaient essentielles pour le fonctionnement de la société soviétique, incluant la science.

Les Juifs d’Union Soviétique étaient beaucoup plus instruits que tout autre groupe, ils étaient vierges de toute association avec le régime impérial, et ils semblent avoir été très enthousiastes concernant ce que faisait le Parti communiste. Cela fut dans une certaine mesure un engagement conscient en faveur de l’idéologie, mais ce fut surtout simplement parce qu’il n’y avait plus de barrières légales contre les Juifs. Les portes s’ouvrirent, ils se ruèrent à l’intérieur et réussirent excessivement bien dans les années 1920 et dans la première partie des années 1930.

Ma conviction est qu’on ne peut pas comprendre la seconde partie de l’histoire juive en Russie – les politiques antisémites, et ce qui arriva aux Juifs soviétiques plus tard, leur désir d’émigrer, par exemple – si on ne connaît pas la première partie de l’histoire, qui est surtout celle d’un succès étonnant.

Vous écrivez que les Juifs étaient des membres importants de la police secrète et aussi de ceux qui dirigeaient le Goulag. Cela était nouveau pour moi.

Le fait m’était inconnu quand je grandissais en Union Soviétique. La plupart des gens l’ont appris en lisant l’Archipel du Goulag de Soljenitsyne. Il n’en faisait pas une affaire à l’époque, mais il parle des gens qui dirigeaient les camps de travail du Canal de la Mer Blanche, et ils étaient presque tous des Juifs ethniques.

Quelle fut votre réaction ?

Avant tout la surprise, parce que cela semblait si incongru pour ceux d’entre nous qui pensaient que les Juifs étaient les victimes principales et les opposants principaux au régime soviétique. Mais plus tard je découvris que le rôle du communisme dans l’histoire juive moderne était formidablement important. Je ne pense pas qu’on puisse comprendre l’histoire juive moderne sans examiner la Révolution russe, ni comprendre le communisme sans examiner le rôle des Juifs.

Qu’est-ce qui explique le succès des Juifs, d’une manière plus générale ?

Les Juifs appartiennent à une certaine communauté de gens qui s’impliquent dans certaines occupations, d’une manière similaire – et qui provoquent un ressentiment similaire. En comparant les deux, on découvre que cette spécialisation est très ancienne et assez commune.

Quelle est cette spécialisation ?

A différentes époques et en des lieux différents, il y eut des tribus – des groupes ethniques – qui se spécialisaient exclusivement dans la fourniture de services pour les sociétés productrices de nourriture environnantes. Cela inclut les Roms/Gitans, divers dénommés « voyageurs » ou « romanichels », les Fuga en Ethiopie, les Sheikh Mohammadi en Afghanistan, et bien sûr les Arméniens, les Chinois d’outre-mer, les Indiens en Afrique de l’Est, les Libanais en Afrique de l’Ouest et en Amérique Latine, et ainsi de suite. Je les appelle tous des « Mercuriens », par opposition à leurs hôtes « Apolloniens ».

Qu’entendez-vous par ces termes ?

Apollon était le dieu du bétail et de l’agriculture. Les sociétés « apolloniennes », au sens où j’utilise le terme, sont des sociétés organisées autour de la production de nourriture, des sociétés formées principalement de paysans, plus diverses combinaisons de guerriers et de prêtres qui s’approprient le travail du paysan en contrôlant l’accès à la terre ou au salut.

Mercure, ou Hermès, était le dieu des messagers, des marchands, des interprètes, des artisans, des guides, des guérisseurs, et des autres transfrontaliers. Les « Mercuriens », au sens où j’utilise le terme, sont des groupes ethniques, des sociétés démographiquement complètes, qui ne s’impliquent pas dans la production de nourriture, mais qui vivent en fournissant des services aux Apolloniens environnants.

Dans le monde moderne, les Apolloniens doivent devenir plus mercuriens – plus juifs, si vous préférez ; mais les valeurs apolloniennes, essentiellement les valeurs paysannes et guerrières, survivent, bien sûr. Les deux attitudes, les deux types idéaux, sont toujours présents aujourd’hui, et les Juifs, les plus accomplis de tous les Mercuriens, jouent encore un rôle très spécial dans le monde moderne – en tant que modèles du succès tout comme de la victimisation.

Il y a des similarités frappantes dans la manière dont tous les Mercuriens se voient et voient leurs voisins non-mercuriens, et dans la manière dont ils se comportent réellement.

Pouvez-vous donner des illustrations de ce que vous voulez dire ?

Essentiellement, l’idée est que certaines choses dans les sociétés apolloniennes traditionnelles sont trop dangereuses ou trop impures pour être accomplies par les membres de ces sociétés : communiquer avec les autres pays, les autres mondes, et les autres tribus ; manipuler l’argent ; soigner le corps, et avoir affaire au feu en travaillant le métal, par exemple. Toutes ces spécialités sont typiquement mercuriennes. La plupart des romanichels et des voyageurs ont commencé comme ferblantiers. Mon arrière-grand-père était un forgeron juif.

C’est un monde très vaste, si vous y pensez : maladie, échange, négociations, voyage, enterrements, lecture. Et c’étaient des choses que les étrangers internes permanents, ou Mercuriens, étaient prêts à faire, obligés de faire, équipés pour les faire – ou très bons pour les faire.

Et ces occupations n’étaient pas limitées aux Juifs.

Il y avait de nombreux groupes accomplissant de telles fonctions. Et dans le monde entier, ils partageaient certains traits et sont regardés d’une manière similaire. Pensez aux Juifs et aux Gitans. Les deux étaient traditionnellement vus comme de dangereux étrangers internes, sans patrie pour des raisons de punition divine, et engagés dans des activités néfastes et moralement suspectes. Ils furent toujours vus comme des images-miroirs de leurs communautés hôtes : leurs hommes n’étaient pas des guerriers, leurs femmes semblaient agressives – et, peut-être pour cette raison, attirantes ; ils demeuraient des étrangers en restant à l’écart, refusant les mariages mixtes, refusant de combattre et de partager les repas – se contentant de fabriquer, d’échanger, de vendre, et éventuellement de voler, des choses et des concepts. Et donc ils furent redoutés et haïs en conséquence, avec l’Holocauste comme point culminant de cette longue histoire de peur et de haine.

Et je pense qu’ils étaient vus de manière similaire parce qu’ils étaient, à de nombreux égards, similaires. Beaucoup étaient des fournisseurs de service nomades exclusifs ; les deux avaient des tabous rigides concernant la nourriture impure et les mariages mixtes ; les deux ne pouvaient survivre qu’en demeurant des étrangers – d’où les prohibitions contre le partage de la nourriture et du sang avec leurs voisins, et l’obsession de la pureté.

Mais les Gitans n’ont certainement pas eu le succès que les Juifs ont eu dans le monde moderne.

Je distingue entre la majorité des Mercuriens, incluant les Gitans, qui s’engagent dans le petit entreprenariat paria et non-cultivé ; et ceux, comme les Juifs, qui se spécialisent, entre autre choses, dans l’interprétation des textes écrits. Avec la montée du monde moderne, les Gitans ont continué à exercer leur métier dans le monde en diminution de la culture orale populaire, alors que les Juifs se sont mis à définir la modernité.

En tous cas, la manière dont les Mercuriens et les Apolloniens se regardent les uns les autres est similaire partout où on porte le regard. Ce qui est vrai des Juifs et de leurs voisins paysans dans la Russie impériale est vrai, je pense, des Gitans et de leurs hôtes, ainsi que des Indiens et des populations locales en Afrique de l’Est, et ainsi de suite.

Y compris les Chinois d’outre-mer en Asie du Sud-est ?

Oui. Les Chinois d’outre-mer aussi sont supposés être habiles – trop habiles, peut-être. On peut reprendre la liste antisémite habituelle : ils sont distants, tortueux, pas virils, etc. C’est la manière dont les Apolloniens décrivent les Mercuriens dans le monde entier.

Et bien sûr on pourrait interpréter ces mêmes traits sous un jour positif. « Habileté » et « fourberie » peuvent devenir « intelligence » et « engagement général pour la vie de l’esprit ». Les Gitans sont fiers d’être plus malins que les non-Gitans auxquels ils ont affaire, tout comme les Juifs le sont, ou l’étaient dans le monde juif traditionnel. La vision mercurienne des Apolloniens tend aussi à être négative : « sentimentalité », « courage » et « terre-à-terre » peuvent devenir « stupidité », « belligérance » et « impureté ».

En d’autres mots, les oppositions esprit/corps, intelligence/physicalité, impermanence/ permanence, non-belligérance/belligérance restent les mêmes et sont reconnues par tous ceux qui sont impliqués. Chacun sait quels sont les traits associés à chaque groupe ; la différence est dans l’interprétation.

Ce qui vous conduit à conclure quoi concernant les Juifs ?

Vues de cette manière, certaines choses concernant l’expérience juive et le rôle économique juif traditionnel deviennent moins uniques, pour ainsi dire. Pour parler brutalement, peut-être, ce n’est pas un accident s’il y a eu un holocauste gitan.

Que voulez-vous dire ?

Qu’il y a des similarités entre Juifs et Gitans et tout un tas d’autres gens qui s’engageaient dans des recherches similaires, [des similarités] qui vont plus loin que leur sort commun sous les nazis, ou que l’hostilité qu’ils rencontrent partout où ils vont.

Cela pourrait changer la manière dont on comprend l’antisémitisme.

Dans mon livre, j’ai tenté de donner le contexte de l’expérience juive, d’expliquer à la fois la victimisation juive et le succès juif.

Sur la question particulière de l’antisémitisme, mon livre soutient que l’antisémitisme n’est pas une maladie, n’est pas mystique, n’est pas inexplicable. Il soutient que les croyances et les perceptions et les actions habituellement associées à l’antisémitisme sont très communes, et qu’elles ne s’appliquent pas seulement aux Juifs.

Votre argumentation vous donne-t-elle, personnellement, une compréhension différente de ce que cela signifie d’être juif, et de l’antisémitisme ?

Bien sûr qu’elle le fait ! Je n’ai pas écrit le livre pour prêcher quelque chose en particulier. Mais j’espère qu’une conclusion que les gens tireront de cette partie du livre est que quelque chose qui est compris est plus facile à combattre. Si on considère l’antisémitisme comme une mystérieuse épidémie, alors il est difficile de savoir quoi faire. Quand vous sentez que vous comprenez ce qui le provoque, alors il devient plus intelligible. Et moins dangereux.

Mais pour l’Holocauste ?

L’Holocauste juif fut d’une certaine manière plus grand que tout autre événement de cette sorte dans l’histoire du monde. Mais les perceptions sur lesquelles il est basé sont parfaitement familières et très communes. L’histoire des Chinois d’outre-mer en Asie du Sud-est, par exemple, est une histoire de pogroms incessants ainsi que de succès remarquables.

Vous avez vu ces croyances communes vous-même ?

En grandissant en Russie, on ne pouvait pas s’empêcher de remarquer que les choses que les gens disaient ou pensaient sur les Arméniens étaient à de nombreux égards analogues aux choses que les gens disaient ou pensaient sur les Juifs. Et il y eut mon expérience en Afrique de l’Est, qui est l’une des raisons pour lesquelles je me suis intéressé à la comparaison. Au Mozambique, il était frappant de voir combien les rôles sociaux et économiques des Indiens locaux étaient similaires aux rôles sociaux et économiques des Juifs en Europe de l’Est.

Voyiez-vous les Indiens comme des « Juifs » à l’époque ?

Oui. Tout le monde les voyait ainsi. Ils sont souvent appelés ainsi – « les Juifs de l’Afrique de l’Est ». Et les Chinois d’outre-mer sont parfois appelés « les Juifs de l’Asie du Sud-est ».

Mais c’est une chose de réaliser que la rhétorique est similaire ; c’en est une autre de reconnaitre que la rhétorique est basée sur quelque chose que les gens font réellement, et que cela remonte loin dans le passé, et que c’est beaucoup plus vaste que l’exemple familier des Indiens et des Chinois d’outre-mer.

Dans votre livre, vous examinez la littérature moderniste de cette manière.

Le Ulysse de Joyce, par exemple, est le texte central du modernisme, et il traite de cette même opposition. Le personnage principal, Leopold Bloom, est un « demi-juif » ; et la figure d’Ulysse est le représentant terrestre absolu du mercurianisme, de l’habileté, de l’agitation, de la diplomatie, de l’ingéniosité – toutes ces choses.

Y a-t-il un Juif apollonien fameux, pour utiliser vos termes ?

Irving Howe a dit que Trotski était l’une des plus grandes figures du XXe siècle parce qu’il avait réussi à être à la fois un écrivain et un guerrier ; quelqu’un qui analyse l’histoire tout en la faisant ; quelqu’un qui est également bon pour penser et pour tuer.

On pourrait dire qu’Israël, et le sionisme en général, est une tentative d’abandonner la judéité traditionnelle en faveur de l’apollonisme avec un visage juif, tels qu’ils le sont. Je suppose qu’Ariel Sharon serait un Apollonien juif. Il est partisan du rejet du monde des shtetl, de la vie de la diaspora, de la Zone de résidence – la voie mercurienne.

Comment expliquez-vous cela ?

La vie dans la Zone signifie vivre avec la faiblesse physique, associée à l’éloquence et à l’intelligence ; cela signifie faire des choses que les autres méprisent. Cela signifie être impliqué dans la vie de la diaspora et de la tradition. Et le sionisme devait être le rejet absolu de cette vie et de cette tradition. L’État d’Israël devint un endroit où l’on pouvait échapper au sort de Tevye le laitier – le grand personnage de Sholom Aleichem. Il devint un endroit qui existait dans le but de venger la faiblesse de Tevye par un rejet de l’habileté et de la non-belligérance de Tevye.

L’Holocauste créa une aura autour d’Israël qui le rendit différent de tous les autres Etats modernes, qui l’exclut de certaines des attentes qui sont habituellement associées aux États modernes – et de certaines critiques. A cause de son rôle très particulier, de son histoire, et de ses prétentions morales, Israël devint l’État auquel les règles standard ne s’appliquent pas.

D’une tentative de sortir du ghetto, Israël s’est transformé en un ghetto d’un nouveau genre, qui est le seul endroit où vous pouvez dire certaines choses.

Par exemple ?

C’est le seul endroit dans le monde occidental où un membre du Parlement peut dire – et en toute impunité – « déportons tous les Arabes hors d’Israël ». Ou bien où tant de gens peuvent dire, dans la conversation politique de routine : « Nous devons faire plus d’enfants juifs parce que nous voulons que cet Etat soit ethniquement pur ». Imaginez quelqu’un disant la même chose en Allemagne : « Procréons pour faire plus d’enfants parce que nous avons trop de Turcs ici ».

Et Israël peut aussi faire des choses que les autres Etats ne peuvent pas faire ?

Oui, comme construire des murs. Il y a eu une tentative de construire un mur dans une ville en République Tchèque – pour séparer la zone tzigane du reste de la ville.

Que se passa-t-il ?

Ce fut un tollé. Ça n’a pas pu se faire. Ainsi, cela me semble être encore une ironie tragique dans l’histoire des Juifs : la tentative de créer un État comme les autres conduisit à la création d’un État qui est remarquablement différent de la famille d’États qu’il voulait rejoindre.

Mais c’est seulement l’une des trois grandes migrations. L’histoire des Juifs en Amérique a été une histoire de réussite et de succès formidables. L’histoire des Juifs en Russie a été une tragédie, au sens le plus basique du mot : il ne peut y avoir de tragédie sans l’espoir et l’épanouissement initiaux, sans la noblesse de caractère que le défaut fatal finirait par miner. C’est ainsi que je vois l’histoire de la vie de ma grand-mère.

Et, en utilisant votre métaphore mercurienne, vous dites qu’à l’époque moderne nous avons tous dû devenir juifs.

Une partie centrale de mon argumentation est que le monde moderne est devenu universellement mercurien. Le mercurianisme est associé à la raison, à la mobilité, à l’intelligence, à l’agitation, au déracinement, à la pureté, au franchissement des frontières, et au fait de cultiver des gens et des symboles par opposition aux champs et aux troupeaux. Nous sommes tous supposés être des Mercuriens maintenant, et les Mercuriens traditionnels – en particulier les Juifs – font de meilleurs Mercuriens que tous les autres.

Et c’est la raison de leur succès extraordinaire et de leur souffrance extraordinaire dans le monde moderne. Cela, me semble-t-il, est la raison pour laquelle l’histoire du XXe siècle, et l’histoire des Juifs en particulier, est l’histoire de trois Terres Promises et d’un Enfer."

Quelques commentaires :

- David Slezkine applique ce que je pourrais appeler le « théorème de Fassbinder », suite à l'analyse qui m'avait été suggérée par sa phrase : « Tout philosémite est un antisémite », ce que j'avais retraduit ainsi : le fait de différencier est plus important que le contenu de la différence. D. Slezkine montre bien comment on peut valoriser positivement ou négativement « Apolloniens » (terme moyennement choisi) et « Mercuriens » à partir de la même configuration d'ensemble ;

- le schéma explicatif de la modernité ici proposé va dans le sens de maintes analyses à vous offertes à ce comptoir : une part de la société - le commerce -, auparavant « imbriquée », comme disait Polanyi, dans l'ensemble, se retrouve sur le devant de la scène et prend une importance démesurée par rapport à celle qu'elle avait en régime traditionnel. L'apport de David Slezkine n'est pas tant de rapprocher Juifs et commerce, ou de rapprocher extension du commerce, importance croissante des Juifs et antisémitisme - les antisémites eux-mêmes ont très vite fait ces rapports -, que, par l'usage de la dichotomie Apolloniens-Mercuriens, de mieux faire saisir ce qui différencie les Juifs des autres Mercuriens au moment de la modernité - leur rôle central en Occident (le lieu de la modernité), leur rôle, par rapport aux Gitans, dans la culture écrite... -, et donc pourquoi « c'est [la Shoah] tombé surtout sur eux ».

On comprend mieux, du coup, le rapport névrotique de la modernité occidentale à ses Juifs : la séparation traditionnelle - Apolloniens-Mercuriens, donc - ne reposait pas franchement sur une amitié réciproque, elle pouvait à intervalles réguliers déboucher sur des phénomènes violents où l'on retrouverait sans peine la logique girardienne du bouc émissaire, cette séparation n'en était pas moins viable, d'autant que les Apolloniens savaient bien, quitte à l'oublier de temps à autre, qu'ils avaient besoin des Mercuriens - en l'occurrence, principalement des Juifs - pour que la société fonctionne.

Avec la modernité et le « devenir-Mercurien », donc le « devenir-Juif » de la société comme des individus, le rapport Apolloniens-Mercuriens se fait plus complexe : si la haine antisémite devient plus forte, plus acharnée, ou si le comportement antisémite devient plus haineux, c'est parce que dans le monde moderne les Juifs représentent le monde moderne, ils représentent la modernité, ils représentent ce à quoi on sait plus ou moins que l'on ne devrait pas vouloir ressembler. Les stéréotypes traditionnels respectaient une division fondamentale du travail - au lieu que dans la modernité on reproche aux juifs d'être depuis toujours à l'image de ce que l'on cherche maintenant à devenir tout en redoutant de le devenir, on fait grief aux juifs d'avoir toujours été ce que soi-même on cherche désormais à devenir tout en sentant que c'est une mauvais idée, ou tout en redoutant que ce ne soit pas une aussi bonne idée que ça. « Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage » : la modernité et ses Juifs, ce serait quelque chose du genre « qui a la rage de nager (dans les eaux nouvelles et attirantes de la modernité) a peur de se noyer, et accuse son chien d'avoir la rage et de vouloir vous noyer ». Situation d'autant plus explosive que le chien, lui aussi, avait bien la rage, j'entends par là que les Juifs ont effectivement, et c'est bien normal, tiré profit des possibilités que la modernité leur offrait (les trois paradis évoqués par David Slezkine).

- Alain Brossat a parlé quelque part de la naissance d'Israël comme d'un « cadeau empoisonné », David Slezkine y voit une « ironie tragique » : il est de fait que cette « apollonisation » du peuple mercurien par excellence ne laisse pas d'être paradoxale. Elle est condamnée à l'avance, pour deux raisons : à l'échelle du monde entier, le sionisme est minoritaire chez les Juifs, en ce sens que la plupart d'entre eux préfèrent rester dans les sociétés devenues très mercuriennes que dans cet hybride qu'est l'État d'Israël : le « peuple juif » reste fondamentalement mercurien. Surtout, ce projet va dans le sens contraire de l'histoire (ce qui est aussi le cas, on le sait, de l'histoire de la décolonisation : alors que le processus global de décolonisation est entamé, voilà qu'un État colonial se crée brusquement, à contre-temps...), qui est donc celle d'une mercurisation globale des sociétés (lesquelles, je le précise ne sont pas complètement mercuriennes, ce qui est impossible, et même si cela ferait plaisir à un fou dogmatique comme Jacques Attali). On reproche parfois aux Juifs de vouloir le beurre et l'argent du beurre, par exemple de prôner l'antiracisme tout en voulant préserver leur « pureté », pour eux et pas pour les autres. Quoi qu'il en soit de la justesse de ces critiques, on voit bien qu'il y a quelque chose de ce type dans la situation d'Israël, et cela peut expliquer, en plus de considérations géopolitiques, à quel point cet État suscite les passions.

Ajoutons que cette idée d'« apollonisation » permet de mieux comprendre les points communs qu'une Hannah Arendt avait très tôt perçus entre le nazisme et le sionisme, du point de vue de leurs présupposés racialistes. Dans les deux cas - dans des proportions et avec des conséquences différentes - on assiste à une tentative d'« apollonisation » volontariste de sociétés devenues récemment (l'Allemande) ou depuis toujours (le peuple juif) mercuriennes. Je fais l'hypothèse que le fanatisme que dans les deux cas on peut sans difficulté repérer chez les zélateurs de ces entreprises vient d'une conscience plus ou moins obscure et refoulée qu'elles sont foutues d'avance, dans un monde devenu obstinément mercurien.

(Ce qui, au passage, permet de comprendre pourquoi de nombreux juifs religieux sont soit indifférents au sionisme, soit carrément anti-sionistes : si le sionisme est entre autres choses une crainte de voir disparaître, dans un monde mercurien, des spécificités juives, il est logique que ceux qui depuis toujours ont en charge, justement, l'aspect le moins mercurien du judaïsme, ne voient pas dans le sionisme une solution, ils en ont d'autres en magasin, qui ont fait leurs preuves depuis longtemps...)



Incidemment, tout ceci amène à penser que l'on n'en a pas fini, ni avec les Juifs, ni avec l'antisémitisme, en cette période de mercurianisme effréné, avec les réactions apollonisantes ou trop apollonisantes que cela peut susciter. Histoire à suivre, paradoxes en cours !



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mercredi 16 septembre 2009

Élection (piège à c... ?), I.

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Tout se paie en ce bas monde, y compris, surtout, les privilèges :

"Vu d'en haut, le commerce est un véritable sacrilège. Les Juifs, Race aînée auprès de qui tous les peuples sont des enfants et qui ont eu, par conséquent, le pouvoir d'aller du côté du mal beaucoup plus loin que les autres hommes du côté du bien, les profonds Juifs doivent sentir qu'il en est ainsi. Ils sont les pères du commerce comme ils furent les pères de ce Fils de l'Homme, leur propre sang le plus pur, qu'il fallait, par un décret divin, qu'ils achetassent et vendissent un certain jour. Leurs proches voisins d'extraction, les Carthaginois de Carthage, ancêtres perdus des Carthaginois d'Angleterre, ont dû être leurs bons écoliers. Cela n'est certes pas pour les diminuer. Lorsqu'ils se convertiront, ainsi qu'il est annoncé, leur puissance commerciale se convertira de même. Au lieu de vendre cher ce qui leur aura peu coûté, ils donneront à pleines mains ce qui leur aura tout coûté. Leurs trente deniers, trempés du Sang du Sauveur, deviendront comme trente siècles d'humilité et d'espérance, et ce sera inimaginablement beau.


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Il semble qu'il y ait encore du chemin à faire...


Tomber de là dans le négoce moderne, c'est à faire peur, c'est à dégoûter de la vie et de la mort. On a beaucoup parlé de l'abjection juive. Il s'agit ici, bien entendu, de la lie juive, exception faite des individus très nobles qui ont pu garder un coeur fier, un coeur « vraiment israélite » sous le terrible Velamen de saint Paul. En quoi cette abjection si fameuse dépasse-t-elle la servilité du boutiquier le plus hautain vis-à-vis d'un client présumé riche et son insolence goujate à l'égard d'un autre client supposé pauvre ? Si on veut que les attitudes ignobles les égalent en apparence, il y aura toujours, même à ce niveau, l'aînesse infinie de la Race élue et l'énorme prééminence de vingt siècles d'humiliations très soigneusement enregistrées. L'abjection juive peut invoquer la foudre, l'abjection commerciale des chrétiens ne peut attirer que des giboulées de crachats et de déjections."


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"Les Juifs sont les aînés de tous et, quand les choses seront à leur place, leur maîtres les plus fiers s'estimeront honorés de lécher leurs pieds de vagabonds. Car tout leur est promis et, en attendant, ils font pénitence pour la terre. Le droit d'aînesse ne peut être annulé par un châtiment, quelque rigoureux qu'il soit, et la parole d'honneur de Dieu est immodifiable, parce que « ses dons et sa vocation sont sans repentance ». C'est le plus grand des Juifs convertis qui a dit cela et les chrétiens implacables qui prétendent éterniser les représailles du Crucifigatur devraient s'en souvenir. « Leur crime, dit encore saint Paul, a été le salut des nations ». Quel peuple inouï est donc celui-là à qui Dieu demande la permission de sauver le genre humain, après lui avoir emprunté sa chair pour mieux souffrir ?


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Est-ce à dire que sa Passion ne le contenterait pas, si elle ne lui était pas infligée par son bien-aimé et que tout autre sang que celui qu'il tient d'Abraham ne serait pas efficace pour laver les péchés du monde ?"

Léon Bloy (évidemment !, qui d'autre ?), Le sang du pauvre, ch. XVII et XVIII.

Je reviendrai, prochainement j'espère, sur ce rôle sacré/maudit des Juifs dans l'histoire du monde et plus précisément dans celle de la modernité, sur cette judaïsation globale que nous, juifs et non-juifs, souhaitons et redoutons.

Mentionnons pour mémoire, sans savoir s'il y eut une influence précise de Toussenel sur Bloy, que celui-ci rejoint celui-là dans l'anti-« anglo-saxonnisme » féroce - ajoutons qu'ils ont bien raison. Les Anglo-saxons sont pires que les Juifs, ils sont plus juifs que les Juifs, ce sont des juifs sans judaïsme, des juifs castrés, des juifs tapettes - et s'ils vénèrent Mammon chaque jour que Dieu fait, ils n'ont même pas à porter le poids de la mort du Christ... ce qui bien sûr ne les empêche pas d'être souvent antisémites !


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Pardonnez-leur...



Ajout, quelques heures plus tard, sur un autre sujet : je ne suis pas un grand fan de Sébastien Musset, mais je recommande ce texte inspiré par l'une des rares occasions de rire ces derniers temps, l'épidémie de suicides à France Telecom. Seule réserve, sur la notion de « salaire décent » (ou indécent, du reste), je ne vois pas trop ce que le salaire et la décence ont à faire ensemble... "Salarié, tu es un drôle de type. Lorsque l'on te bouscule dans le RER au retour de la corvée ou lorsque qu'on te pique ta place de parking au supermarché, tu n'es pourtant pas le dernier pour gueuler ! Au boulot, c'est une autre histoire." Au boulot t'es une merde et en tant que telle tu es là pour te faire écraser, c'est simple comme bonjour...

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lundi 7 septembre 2009

Exercice de style.

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J'ai toujours eu de la tendresse pour cette photo de l'immense Brian de Palma accompagné de sa femme (à la fin des années 70), la délicieusement vulgaire Nancy Allen (que j'avais un temps pensé faire figurer dans mes « Vingt plus belles »). Je la ressors aujourd'hui pour illustrer ce lien vers « Brilliant Sutpen », qui nous propose un beau montage de certaines thématiques de l'oncle Brian. Je fais circuler ces images pour leur valeur propre, mais aussi à titre de défi pour nos lecteurs cinéphiles, puisqu'il me semble en l'occurrence qu'avec l'univers du réalisateur de Raising Cain (film étrangement oublié par T. Sutpen) on peut faire encore mieux - en respectant le principe de départ : un cadre à l'intérieur du cadre. S'il plaît à ces lecteurs de relever le gant, qu'ils ne se privent pas, il n'y a pas que Sarkozy et la crise dans la vie...

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samedi 5 septembre 2009

« Un cercle formidable... » - Visages de l'Amérique.

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Crucifixions modernes, post-modernes ?


"Oui, l'Apocalypse est derrière nous. Nous vivons en post-Apocalypse, nous sommes nés après la fin, c'est notre drame." (M.-É. Nabe, Coups d'épée dans l'eau)


"La pensée est un pouvoir invisible et presque insaisissable qui se joue de toutes les tyrannies. De nos jours, les souverains les plus absolus de l'Europe ne sauraient empêcher certaines pensées hostiles à leur autorité de circuler sourdement dans leurs États et jusqu'au sein de leurs Cours. Il n'en est pas de même en Amérique : tant que la majorité est douteuse, on parle ; mais dès qu'elle s'est irrévocablement prononcée, chacun se tait, et amis comme ennemis semblent alors s'attacher de concert à son char. La raison en est simple : il n'y a pas de monarque si absolu qui puisse réunir dans sa main toutes les forces de la société et vaincre les résistances, comme peut le faire une majorité revêtue du droit de faire les lois et de les exécuter.

Un roi d'ailleurs n'a qu'une puissance matérielle qui agit sur les actions et ne saurait atteindre les volontés ; mais la majorité est revêtue d'une force tout à la fois matérielle et morale, qui agit sur la volonté autant que sur les actions, et qui empêche en même temps le fait et le désir de faire.

Je ne connais pas de pays où il règne, en général, moins d'indépendance d'esprit et de véritable liberté de discussion qu'en Amérique.

Il n'y a pas de théorie religieuse ou politique qu'on ne puisse prêcher librement dans les États constitutionnels de l'Europe et qui ne pénètre dans les autres ; car il n'est pas de pays en Europe tellement soumis à un seul pouvoir, que celui qui veut y dire la vérité n'y trouve un appui capable de le rassurer contre les résultats de son indépendance. S'il a le malheur de vivre sous un gouvernement absolu, il a souvent pour lui le peuple ; s'il habite un pays libre, il peut au besoin s'abriter derrière l'autorité royale. La fraction aristocratique de la société le soutient dans les contrées démocratiques, et la démocratie dans les autres. Mais au sein d'une démocratie organisée ainsi que celle des États-Unis, on ne rencontre qu'un seul pouvoir, un seul élément de force et de succès, et rien en dehors de lui.

En Amérique, la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l'écrivain est libre ; mais malheur à lui s'il ose en sortir. Ce n'est pas qu'il ait à craindre un autodafé, mais il est en butte à des dégoûts de tous genres et à des persécutions de tous les jours. La carrière politique lui est fermée : il a offensé la seule puissance qui ait la faculté de l'ouvrir. On lui refuse tout, jusqu'à la gloire. Avant de publier ses opinions, il croyait avoir des partisans ; il lui semble qu'il n'en a plus, maintenant qu'il s'est découvert à tous ; car ceux qui le blâment s'expriment hautement, et ceux qui pensent comme lui, sans avoir son courage, se taisent et s'éloignent. Il cède, il plie enfin sous l'effort de chaque jour, et rentre dans le silence, comme s'il éprouvait des remords d'avoir dit vrai.

Des chaînes et des bourreaux, ce sont là les instruments grossiers qu'employait jadis la tyrannie ; mais de nos jours la civilisation a perfectionné jusqu'au despotisme lui-même, qui semblait pourtant n'avoir plus rien à apprendre.

Les princes avaient pour ainsi dire matérialisé la violence ; les républiques démocratiques de nos jours l'ont rendue tout aussi intellectuelle que la volonté humaine qu'elle veut contraindre. Sous le gouvernement absolu d'un seul, le despotisme, pour arriver à l'âme, frappait grossièrement le corps ; et l'âme, échappant à ces coups, s'élevait glorieuse au-dessus de lui ; mais dans les républiques démocratiques, ce n'est point ainsi que procède la tyrannie ; elle laisse le corps et va droit à l'âme. Le maître n'y dit plus : Vous penserez comme moi, ou vous mourrez ; il dit : Vous êtes libre de ne point penser ainsi que moi ; votre vie, vos biens, tout vous reste ; mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous. Vous garderez vos privilèges à la cité, mais ils vous deviendront inutiles ; car si vous briguez le choix de vos concitoyens, ils ne vous l'accorderont point, et si vous ne demandez que leur estime, ils feindront encore de vous la refuser. Vous resterez parmi les hommes, mais vous perdrez vos droits à l'humanité. Quand vous vous approcherez de vos semblables, ils vous fuiront comme un être impur ; et ceux qui croient à votre innocence, ceux-là mêmes vous abandonneront, car on les fuirait à leur tour. Allez en paix, je vous laisse la vie, mais je vous la laisse pire que la mort.

Les monarchies absolues avaient déshonoré le despotisme ; prenons garde que les républiques démocratiques ne le réhabilitent, et qu'en le rendant plus lourd pour quelques-uns, elles ne lui ôtent, aux yeux du plus grand nombre, son aspect odieux et son caractère avilissant.

Chez les nations les plus fières de l'Ancien Monde, on a publié des ouvrages destinés à peindre fidèlement les vices et les ridicules des contemporains ; La Bruyère habitait le palais de Louis XIV quand il composa son chapitre sur les grands, et Molière critiquait la Cour dans des pièces qu'il faisait représenter devant les courtisans. Mais la puissance qui domine aux États-Unis n'entend point ainsi qu'on la joue. Le plus léger reproche la blesse, la moindre vérité piquante l'effarouche ; et il faut qu'on loue depuis les formes de son langage jusqu'à ses plus solides vertus. Aucun écrivain, quelle que soit sa renommée, ne peut échapper à cette obligation d'encenser ses concitoyens. La majorité vit donc dans une perpétuelle adoration d'elle-même ; il n'y a que les étrangers ou l'expérience qui puissent faire arriver certaines vérités jusqu'aux oreilles des Américains.

Si l'Amérique n'a pas encore eu de grands écrivains, nous ne devons pas en chercher ailleurs les raisons : il n'existe pas de génie littéraire sans liberté d'esprit, et il n'y a pas de liberté d'esprit en Amérique.

L'Inquisition n'a jamais pu empêcher qu'il ne circulât en Espagne des livres contraires à la religion du plus grand nombre. L'empire de la majorité fait mieux aux États-Unis : elle a ôté jusqu'à la pensée d'en publier. On rencontre des incrédules en Amérique, mais l'incrédulité n'y trouve pour ainsi dire pas d'organe.

On voit des gouvernements qui s'efforcent de protéger les mœurs en condamnant les auteurs de livres licencieux. Aux États-Unis, on ne condamne personne pour ces sortes d'ouvrages ; mais personne n'est tenté de les écrire. Ce n'est pas cependant que tous les citoyens aient des mœurs pures, mais la majorité est régulière dans les siennes." (A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique)

"L'Amérique, c'est le refuge de ceux qui en ont marre d'être humains." (M.-É. Nabe, Zigzags)

"Le peuple, qui ne se laisse pas prendre aussi aisément qu’on se l’imagine aux vains semblants de la liberté, cesse alors partout de s’intéresser aux affaires de la commune et vit dans l’intérieur de ses propres murs comme un étranger. (…) On voudrait qu’il allât voter, là où on a cru devoir conserver la vaine image d’une élection libre : il s’entête à s’abstenir. Rien de plus commun qu’un pareil spectacle dans l’histoire. Presque tous les princes qui ont détruit la liberté ont tenté d’abord d’en maintenir les formes : cela s’est vu depuis Auguste jusqu’à nos jours ; ils se flattaient ainsi de réunir à la force morale que donne toujours l’assentiment public les commodités que la puissance absolue peut seule offrir. Presque tous ont échoué dans cette entreprise, et ont bientôt découvert qu’il était impossible de faire durer ces menteuses apparences là où la réalité n’était plus." (A. de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution)

- ce qui, espérons-le, est pour bientôt !

Notons que cette dernière citation ne vise pas tant Nicolas Sarkozy que le système qu'actuellement il dirige et représente tant bien que mal.

Trois remarques concernant la tirade de Tocqueville sur le conformisme américain :

- comme le faisait remarquer Muray, il a fallu les déchirements de la guerre de Sécession pour que les États-Unis produisent de grands écrivains : c'est que « la tyrannie de la majorité » (expression de Tocqueville) avait été battue en brèche, que l'« Union » avait été lacérée en deux, fracture que des écrivains ont enregistrée et méditée ;

- vous l'aurez noté, l'évolution de l'Europe en « Union », justement, et en Union conformiste, a fait diminuer les marges de liberté décrites par Tocqueville ;

- de même, vous aurez actualisé ses analyses sur les moeurs des Américains et les « livres licencieux » : il est au contraire, dans une certaine mesure non contradictoire avec le conformisme puritain de masse, devenu conformiste d'être licencieux et anti-conformiste (un exemple évocateur ici, au sujet de la demoiselle qui, les jambes écartées, vous a accueilli, après tant d'autres !, en ouverture de ce texte). Si d'ailleurs l'on cherchait à définir « l'idéologie américaine » (dans le sens de Dumont et de son Idéologie allemande), il faudrait certainement recourir à la notion de conformisme, mais en incluant dans cette notion la volonté de prosélytisme que dans les faits elle comporte : chacun est conformiste et attend des autres qu'ils le soient, donc le moindre propos a un sens normalisateur : que l'on aille ou non dans le sens du vent, on attend des autres qu'ils se conforment à ce que l'on dit. Grégarisme communicatif, je suis l'opinion publique et attends des autres qu'ils en fassent autant, même pour se rebeller contre l'opinion publique - merveille de l'individualisme moderne, la réalité est décidément par trop réjouissante ! - L'incroyable faculté du cinéma américain, puis des séries américaines, à proposer, suggérer, dicter, imposer des comportements, même « rebelles » (without a cause...), m'a toujours, et me laisse encore pantois.



Ce serait, parenthèse cinéphile pour finir, le prix des films de la « deuxième période » de la carrière d'Aldrich : si l'on peut fantasmer sur les personnages de Vera Cruz ou Kiss me deadly, on ne peut plus vouloir ressembler aux « Douze salopards » ou aux membres de la « Bande de flics » : et pourtant, ils sont plus humains que 99% des gens que l'on croise sur les écrans américains. « Détestable humanité », peut-être, mais humanité, au moins !


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mercredi 2 septembre 2009

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"N'est pas le premier venu qui veut. C'est un don que Dieu ne prodigue pas."


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samedi 29 août 2009

Heil !

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Bonne rentrée à tous !

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vendredi 14 août 2009

My Albion in your ass.

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Dans la série « lectures de vacances », voici un texte publié en 1845, dont l'actualité surprend moins qu'elle ne frappe :

"Il est facile de pousser à la vengeance un peuple ignorant et qui souffre ; le sentiment de la haine contre la royauté est généralement plus tenace dans le coeur des peuples que l'amour. Diderot a écrit que l'histoire des rois était le martyrologue des nations ; et les meneurs du peuple qui connaissaient Diderot et qui ne connaissaient pas l'histoire, ont répété à ce peuple les oracles du fougueux encyclopédiste. Après Diderot sont venus les économistes qui ont publié que les gouvernements étaient les ennemis-nés du peuple. Le peuple qui souffre est toujours disposé à considérer comme ses amis tous ceux qui veulent changer le régime sous lequel il vit. Le peuple avait adopté, dès avant 89, cette doctrine fatale ; et, de ce que les gouvernements étaient les ennemis-nés des peuples, il avait conclu logiquement : que les peuples sont d'autant plus heureux que l'action du gouvernement est plus faible, que le pouvoir est plus désarmé.

Si le peuple pouvait lire dans sa propre condition, dans les faits quotidiens de sa vie de travailleur, il saurait aujourd'hui ce que lui coûte sa foi dans de semblables dogmes.

Ces dogmes constituent ce qu'on appelle aujourd'hui la théorie du Gouvernement-ulcère ; une théorie dont l'adoption a fait plus de mal à la France que tous les revers et toutes les catastrophes qui l'ont assailli en cinquante années.

Il importe de rechercher l'origine de cette hérésie.

La théorie du gouvernement-ulcère est anglaise de naissance, puisqu'elle vient des Économistes. L'Angleterre est le foyer de tous les faux principes, de toutes les révolutions et de toutes les hérésies.

L'Angleterre est l'impure Babel, est la grande boutique où se préparent et se débitent avec un égal succès les doctrines et les drogues vénéneuses : et l'esprit de feu qui brûle les Peaux rouges et l'opium qui empoisonne les Chinois, et les principes qui font s'armer citoyens contre concitoyens, peuple contre peuple, race contre race.

L'hérésie du gouvernement-ulcère allant droit à l'abolition de la royauté, l'aristocratie de sang, qui règne et gouverne en Angleterre, avait un intérêt puissant à ce qu'elle s'implantât solidement dans le royaume de France, où la haine de l'Angleterre était comme une tradition héréditaire de la vieille monarchie. Aussi cette théorie a-t-elle parfaitement réussi chez nous [NB : quelques pages plus loin, l'auteur écrit : "Jamais l'Anglerre n'a commis la sottise de s'appliquer à elle-même les théories qu'elle débite aux autres nations. C'est l'Angleterre qui a émis par le monde les idées les plus larges de liberté commerciale, et il n'y a pas de nation qui ait plus abusé qu'elle de la protection douanière et de la prohibition."]. Des économistes anglais qui la produisirent d'abord sous le patronage vénéré de leur fausse science, elle passa chez les encyclopédistes français. Les philosophes du dernier siècle, affiliés à cette secte, lui donnèrent le poli et l'éclat de leur style, et parvinrent à la faire entrer, à coups d'épigrammes, dans la monnaie courante des idées de l'époque. Quand cette théorie eut dit son dernier mot et fait son 21 janvier, on put croire qu'elle avait été tuée par l'expérience du même coup que la royauté. Malheureusement, l'impopularité du gouvernement de la Restauration permit à l'école libérale d'exhumer l'hérésie mortelle des ruines de 93, et de la réhabiliter auprès d'une nation généreuse, impatiente de se débarrasser d'un pouvoir qui lui rappelait, par son origine, le jour de ses revers. La théorie du gouvernement-ulcère s'incrusta donc de nouveau dans les esprits, à la faveur d'un louable sentiment de fierté nationale. Les économistes français, les libéraux, les philanthropes inféodés à l'idée anglaise, comme les encyclopédistes dont ils n'étaient que la mauvaise queue, aidèrent aux ravages du mal en propageant leur absurde doctrine du laisser-faire qui tendait à l'annihilation de l'autorité. Les écrivains radicaux qui déclament contre tous les pouvoirs, avancent l'oeuvre chaque jour [c'est 68 !]. Le succès éphémère de la doctrine Saint-Simonienne qui suivit de près la révolution de 1830 et qui essaya de réhabiliter le pouvoir, ne parvint même pas à enrayer un moment la marche de l'opinion.

Et tout ce monde-là a si bien travaillé de la voix et de la plume, que l'opinion publique est complètement égarée aujourd'hui sur le compte du pouvoir. Peut-être même faudrait-il fouiller dans les archives du pur radicalisme, pour retrouver quelques idées raisonnables sur la mission providentielle du gouvernement. Le peuple français et ses représentans en sont arrivés à ce degré d'aveuglement, qu'ils adoptent la proposition funeste au pays, mais répressive de l'influence de l'autorité centrale, de préférence à la proposition utile et nationale, mais susceptible de servir les intérêts du gouvernement. De par MM. Adam Smidt (sic), Jean-Baptiste Say et leurs continuateurs, la fonction du pouvoir dans l'État a été assimilée à celle du chat dans la maison privée. On a écrit que le gouvernement était un mal nécessaire, un ennemi qu'on était forcé d'entretenir, pour se débarrasser d'un autre ennemi plus dangereux, l'anarchie. La comparaison est boiteuse, car l'animal domestique a été traité beaucoup mieux que le pouvoir. On ne lui a pas ôté sa liberté ni ses griffes, c'est-à-dire ses moyens d'action : tandis que le pouvoir aujourd'hui ne peut ni se défendre, ni défendre le peuple.

Ces lords anglais sont, il faut l'avouer, de bien habiles et de bien heureux artisans de discordes, que jamais la semence de mal qu'ils ont jetée sur une contrée quelconque ne manque de fructifier à son heure, et que toujours, au contraire, l'esprit de vertige des nations qu'ils poussent à leur ruine, vienne en aide à leur perfidie ! Avec une idée de philanthropie qu'ils se sont bien gardés d'appliquer chez eux, en Irlande où l'exploitation du travailleur a pris le caractère de barbarie le plus atroce, ils ont mis le feu à Saint-Domingue, provoqué l'extermination de la race blanche et tué notre puissance maritime. Eh bien, ils ont eu pour complices dans ce crime, les neuf dixièmes des habitants de la France, et dans le nombre, la plupart des publicistes et des orateurs de renom.

Avec un autre mot, celui d'indépendance, l'Angleterre a arraché la moitié du nouveau monde à la monarchie espagnole, gouvernée par des rois de race française, nos inséparables alliés. [Quant à l'Espagne,] l'Angleterre n'a-t-elle pas implanté depuis dix ans ses suçoirs mercantiles dans le sein de la malheureuse péninsule ? ses marchandises voiturées par la contrebande, ne circulent-elles pas librement des Pyrénées à Gibraltar sous la protection de cette même anarchie, qu'elle baptise toujours du nom de liberté ? Après avoir émancipé l'Amérique du sud et détruit la puissance maritime de l'Espagne, il ne restait plus à l'Angleterre, pour achever ce royaume désolé, que de lui apporter son amitié, plus mortelle et plus vénéneuse que sa haine ! Oui, cent fois plus mortelle... Voyez le Portugal depuis le traité de Methuen !

Mais la France, en acceptant les théories absurdes des économistes anglais, est plus coupable que la malheureuse Espagne ; car elle n'a pas comme celle-ci l'excuse de la misère et de son ignorance. Il y a huit siècles pleins que la France bataille avec la Grande-Bretagne ; et il n'y a peut-être pas dans son histoire une seule catastrophe qu'elle n'ait le droit d'attribuer aux machinations de sa déloyale ennemie. La France aspire à l'unité morale, à l'unité législative comme à l'unité de territoire ; elle est catholique en religion comme en politique : c'est sa tendance sous tous ses gouvernements forts, sous Richelieu, sous Louis XIV, comme sous Napoléon. L'Angleterre, elle, vise au morcellement, parce qu'elle vit des déchirements du globe ; elle est protestante et schismatique en tout . « Individualisme et protestantisme sont tout un. » Elle ne comprend pas qu'on se dévoue au service de l'humanité, comme la France, quand on peut l'exploiter ; elle ne se résigne à faire un peu de bien que dans l'espérance qu'il en résultera un mal pire ; témoin l'émancipation de la race noire. La France, au contraire, dans ses plus grandes erreurs, semble n'être coupable que d'un excès de dévoûment à la cause des peuples. Vous trouvez des pages admirables et des actes de charité sublime, à côté d'atrocités odieuses dans l'histoire de la terreur. Beaucoup de ces législateurs sanguinaires qui renvoyèrent à leur juge naturel tant d'accusés innocens, croyaient fermement à la sainteté de leur oeuvre.

Je n'exècre pas l'aristocratie anglaise, comme Français, mais comme chrétien, comme homme.

Oui, l'Angleterre est placée dans cette situation effroyable, qu'elle ne peut oublier un moment de torturer les autres États du globe, sans s'exposer à périr. L'Angleterre est condamnée à mourir de la paix universelle dans un temps donné, parce que la paix chez les autres fait la guerre chez elle. La guerre nourrit le monopole, le monopole nourrit la guerre. Que la guerre ou le monopole cesse, le colosse de la puissance anglaise, véritable colosse d'or aux pieds de boue, s'écroule au même instant. Là est tout le secret de la politique britannique, si secret il y a. L'Angleterre obéit aux instincts de sa nature et aux exigences de sa position ; c'est un peuple de proie qui est forcé de tuer pour vivre, et à qui il serait souverainement absurde d'aller demander une politique loyale et généreuse, parce que ce serait lui demander un suicide. La politique de la Grande-Bretagne doit être impitoyable comme la faim son mobile, et c'est justice à rendre aux hommes de sang gouvernemental qui dirigent les destinées de cet État, qu'ils comprennent admirablement les nécessités de leur patrie !

Ils sont là derrière les roches blanches de leur île, un millier de familles tout au plus, une nichée de vautours que le génie du mal tient attachés sur les flancs de l'humanité pour boire son sang et déchirer ses chairs. C'est pour nourrir le faste insolent de cette poignée de despotes, c'est pour servir à ses vautours insatiables leur curée quotidienne, que tant de crimes se commettent sur la terre, que tant de nations s'égorgent, que tant de vaisseaux se perdent sur les mers, que les 40 millions de bras des machines anglaises travaillent jour et nuit, que l'opium se récolte, que l'Irlandais [en est réduit à se jeter] avec avidité sur de grossiers alimens que des pourceaux dédaignent. Il y a des siècles que cela dure, et les lamentations des peuples n'ont pas encore monté jusqu'à Dieu, et ce Dieu des opprimés n'a pas encore suscité parmi ses fidèles un orateur inspiré, à la parole ardente, pour prêcher la croisade contre ces bourreaux de la terre ! Seigneur ! rendez l'entendement et la vue aux conseils des puissances, et que votre justice ne se retire pas plus longtemps de vos malheureux peuples !

Je ne sache pas qu'une autre nation ait pesé sur le monde d'un poids aussi lourd que la nation anglaise, ait coûté à l'humanité autant de larmes, ait motivé autant d'accusations contre la justice de Dieu.

Mais il est pour l'établissement anglais un péril imminent, inévitable surtout. L'Angleterre, en tuant le travail chez tous les peuples, pour faire de ceux-ci des consommateurs, c'est-à-dire des tributaires de son industrie, a tué la richesse de ces peuples. Elle a tari conséquemment les sources de la consommation elle-même ; d'où cette conséquence, qu'il faut qu'elle périsse de faim tôt ou tard, au milieu de ses monceaux de richesses manufacturées. Et le jour de l'événement n'est pas loin ; car tous les progrès de la science mécanique, toutes les alliances douanières nous en rapprochent. Et ce jour-là sera l'ère de l'affranchissement des travailleurs et des esclaves dans toutes les pays du monde ; et les prolétaires des deux côtés de la Manche se tendront une main désormais amie et fraternelle, et le souvenir des vieilles discordes des deux peuples s'éteindra dans la joie de l'émancipation commune : voilà pourquoi j'appelle ce jour-là de tous mes voeux."

Ces lignes sont extraites du célèbre livre d'Alphonse Toussenel, Les Juifs, rois de l'époque. Histoire de la féodalité financière (Librairie de l'école sociétaire, 1845, pp. 26-41 (texte librement condensé par mes soins) ; j'utilise le reprint des peu gauchistes éditions Saint-Rémi). Livre célèbre mais difficile à trouver, et qui passe pour la matrice de « l'antisémitisme d'extrême-gauche » : c'est pour vérifier ce lieu commun - et la validité du thème qui lui est lié : « en fait, l'antisémitisme est né à gauche », avec toutes les conséquences idéologiques et politiques que cela peut, ou doit, ou devrait avoir - que j'en ai entrepris la lecture.

Surprise, il est pour l'instant (j'en suis presque à la moitié) fort peu question des Juifs dans ce livre - il se peut d'ailleurs que sa réputation provienne, non seulement de son titre, mais surtout de la préface à la réédition de 1847, tout entière consacrée à « la question juive ».


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Avec signature de l'auteur en haut, s'il vous plaît...


Quoi qu'il en soit, le texte que j'ai retranscrit est intéressant à divers titres. Le moins que l'on puisse dire est que le rôle déstructurant, comme dirait M. Defensa, du capitalisme anglo-saxon, y est décrit avec acuité - de même que ses démagogies (« cette anarchie, qu'elle baptise toujours du nom de liberté »...) et ses contradictions fais-ce-que-je-dis-pas-ce-que-je-fais (« Jamais l'Anglerre n'a commis la sottise de s'appliquer à elle-même les théories qu'elle débite aux autres nations. »). L'impérialisme (avec sa variante française), l'avidité, le rôle toujours néfaste de ceux que l'on appelait alors les publicistes dans la propagation d'idées dangereuses..., autant d'éléments dont on n'a pas de mal à reconnaître les équivalents actuels.

Précisons qu'en face de ces dangers Toussenel propose une théorie lévi-straussienne de l'État comme représentant de la collectivité, ce qui lui permet de relier l'action de Richelieu, Louis XIV (et à un degré moindre Napoléon), et celle d'un État moderne débarrassé des « féodalités », État-providence si l'on veut, qui appliquerait un programme de nationalisation des banques d'une part, de protection des humbles et de redistribution des ressources d'autre part, qui sur les aperçus qu'il en donne (je n'ai lu pour l'heure que les neuf premiers chapitres) évoque plus le CNR que le stalinisme ou l'hitlérisme [1].

Symétriquement, Toussenel équivaut les « féodalités financières » de son temps aux féodalités médiévales, y voyant dans les deux cas une structure parasitaire, privant le peuple de son pain et l'autorité centrale de son pouvoir. Il serait hors sujet de discuter ce diagnostic sur la société médiévale - de même qu'il serait me semble-t-il abusif de faire de Toussenel l'apologue d'une forme de dictature. Il faut simplement souligner que sa sensibilité aux abus des échelons intermédiaires, et pas nécessairement utiles, de la société, le rend insensible à l'importance des diverses hiérarchies qui peuvent parcourir, voire définir le tissu social.

Est-ce pour cela - et en laissant donc de côté pour aujourd'hui, sauf sur certains détails, la question juive - qu'il assimile trop critique des personnes et résolution des problèmes ? Passée la surprise de lire des lignes aussi actuelles (par delà la validité de tel ou tel jugement), on est frappé par la façon dont l'acuité et la précision des dénonciations de Toussenel débouchent trop directement sur une illusion messianique (d'ailleurs teintée, comme l'illustre la référence à Babel, de prophétisme juif...), qui consiste à croire qu'il suffit de supprimer ce « millier de familles tout au plus », pour que vienne le « jour » de « l'émancipation commune ». La proximité avec Marx (prophète juif, lui aussi), avec le « grand soir », est frappante ; aggravons le cas de notre auteur et remarquons que si Marx a toujours prôné des luttes collectives, Toussenel, lui, se laisse aller, lorsqu'il en appelle à la venue d'un « orateur inspiré, à la parole ardente, pour prêcher la croisade contre ces bourreaux de la terre », à une vision du grand homme qui, l'histoire allait le prouver un petit siècle plus tard, n'était pas sans quelque danger.

Précisons tout de suite qu'il serait injuste de faire de Toussenel un précurseur de Hitler, et de discréditer son oeuvre et ses luttes au nom d'une seule envolée lyrique (et ce serait vrai même s'il était prouvé que Hitler l'avait lue, ce qui est possible). Ce qu'il est important de noter, c'est que Toussenel croit, au moins dans la façon dont il s'exprime dans ce chapitre, avoir trouvé la solution, celle qui va tout résoudre : empêcher le « millier de familles » de nuire - tout en écrivant ensuite (là encore, on retrouve une ambiguïté connue des lecteurs de Marx) que de toute façon la crise, « inévitable », va les balayer.

Le problème, j'allais écrire « bien sûr », mais il faut l'exprimer clairement, le problème, c'est que si d'aventure on supprimait tous les Sarkozy, Minc, Lévy, Strauss-Kahn, Madelin, Lamy, etc., je veux dire, si on se contentait de cela, eh bien la France ne changerait pas d'un iota. C'est un drame, certes, c'est notre drame : pour nuisibles que soient ces gens, et Dieu sait qu'ils le sont, leur disparition (par un lynchage collectif ou via le suffrage universel, c'est ici la même chose) en tant que telle ne serait que fort peu bénéfique.

Je vous citais l'autre jour cette phrase de Dostoïevski : "Le nihilisme est apparu chez nous parce que nous sommes tous nihilistes", la complétant ainsi : "l'enculisme est apparu chez nous parce que nous sommes tous enculistes." Réciproquement : les enculistes disparaîtront lorsque nous ne serons plus enculistes, ou, plus précisément : les enculistes les plus notoires ne seront plus nuisibles lorsque nous ne serons plus enculistes. Ou encore : tant que nous resterons enculistes, les enculistes les plus notoires resteront nuisibles.

C'est ce qui manque, peut-être pas au livre de Toussenel en son ensemble, mais à la structure de pensée qu'il applique dans le chapitre que j'ai cité (avec cette précision qu'à son époque, où naît, comme il le voit remarquablement bien, la « consommation », le rôle de la force est plus net que dans la nôtre, les peuples occidentaux plus violentés par le pouvoir : il est donc plus tentant de ne s'en prendre qu'à ceux qui détiennent la force. Mais cela n'en devient pas pour autant totalement légitime) : pour nécessaire, importante, morale, et parfois savoureuse, que puisse être la critique et la dénonciation des turpitudes intellectuelles et des mensonges caractérisés des enculistes de plume et de pouvoir, il faut toujours garder en tête que cette dénonciation ne se suffit pas à elle-même, et qu'elle ne peut en dernier ressort avoir une réelle utilité que si elle est accompagnée (à travers un travail collectif s'entend, chacun son talent et ses capacités) par des propositions et des actions positives.

Une précision et un effort de terminologie :

- pour le dire vite : la vie n'est pas qu'un enfer, mais elle est beaucoup un enfer, de toutes les façons, et c'est pourquoi, en regard, la disparition d'un Sarkozy ne changerait pas grand-chose... Une telle anthropologie pessimiste, exprimée avec plus ou moins de nuances et de violence, a sa légitimité, mais ne doit pas amener à conclure que « rien ne peut jamais changer pour le bien ». L'histoire montre que c'est faux, et le présent montre que les choses changent plutôt pour le mal. Il faut donc distinguer le refus du messianisme, surtout lorsque celui-ci se fait recherche de bouc émissaire, avec le refus de la moindre action. Sceptique et pessimiste ne sont pas synonymes d'inactif ;

- puisque je viens d'évoquer le bouc émissaire - et l'on aura compris que ce texte est une tentative de filtrer les possibilités d'actions politiques et spirituelles par les pensées de R. Girard et Muray, pour tenter de prévenir le retour d'illusions néfastes -, je propose de synthétiser ce qui précède par l'appellation, en hommage au plus illustre de nos enculistes (et la concurrence est rude !), « principes du bouc Bernard-Henri Lévy », que l'on énoncera ainsi :

On peut critiquer, moquer, insulter l'enculiste. On doit le faire. Mais à deux conditions :

- se souvenir toujours que tout ce qu'on écrit sur lui, pour juste et nécessaire que cela puisse être, risque de n'être que simple témoignage pour des jours meilleurs, de rester lettre morte, voire même de rendre service à l'intéressé, pauvre victime, si cela ne s'accompagne pas, « ici ou ailleurs », de propositions de valeurs morales contraires à celles illustrées par l'enculiste ;

- ne pas croire que l'élimination de l'enculiste, quelque forme qu'elle prenne, et pour agréable qu'elle soit parfois à imaginer, résoudrait quoi que ce soit si elle ne s'accompagnait pas de la disparition de l'enculisme en général. (Ce pourquoi, et c'est sur cette note proche d'un G. Orwell que je finirai, moins nous serons enculistes, et plus il y a de chances que les enculistes disparaîtront d'eux-mêmes, sans violence. Ce n'est pas merveilleux ?)


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Que du bonheur !












[1]
Il est vrai, si j'en crois Alain de Benoist (texte : "Pierre-André Taguieff : qui hait qui ?"), que certains, dont P.-A. Taguieff, avaient été jusqu'à assimiler critique de l'économie de marché et antisémitisme. A ce compte, le CNR était antisémite... peut-être hitlérien sans le savoir, tant qu'on y est !

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mardi 11 août 2009

"Tel qu'en lui-même enfin la Licra l'a changé..." : tombeau de Thierry Jonquet.

Ses lecteurs et admirateurs - sans même évoquer ses proches - doivent trouver que mourir à 55 ans est aussi triste que prématuré. Ayant lu avec plaisir Mygale et Mémoire en cage il y a une bonne dizaine d'années et en découvrant de belles dans les « nécros » consacrées à Thierry Jonquet, je me dis que la faux choisit parfois cruellement son moment, non tant parce qu'elle arrive trop tôt que parce que, selon la formule de Malraux, elle "transforme la vie en destin".

Que serait devenu Jonquet ? De même que pour Muray, lui aussi décédé, comme on dit, « prématurément », je l'ignore et ne voudrais pas être injuste à son égard et le condamner sans appel. Je suis néanmoins resté abasourdi en apprenant que pour son roman Ils sont votre épouvante, vous êtes leur crainte (2006), qui a pour point de départ l'agression d'un juif par des « jeunes de banlieue » - un sujet tout à fait légitime, préciserai-je, ce n'est pas ici que l'on fait la police des romanciers -, Thierry Jonquet a non seulement reçu, ce qui est déjà terrifiant, mais accepté, ce qui est aussi minable que ridicule, la médaille d'honneur de la LICRA (honneur, honneur, que de péchés contre l'esprit on commet en ton nom !). Foutre, venant de quelqu'un d'aussi peu dupe de la réalité de la vie politique, et qui devait bien savoir la fonction éminemment détestable d'une institution comme la Licra, voilà qui ressemble fort à choisir son camp, en l'occurrence à choisir les forts contre les faibles. (On parle souvent, j'y reviendrai sous peu, de l'antisémitisme de gauche. Mais sur ces anciens trotskystes ou anars, qui, sous prétexte de refuser « l'angélisme », donnent une caution à la xénophobie la plus méprisable, n'y aurait-il pas aussi beaucoup à dire ?)

Oui, Jonquet, comme d'autres romanciers, de Balzac à Céline, peut à bon droit rappeler que les faibles ne sont pas aimables, qu'ils sont parfois, « c'est immoral mais c'est comme ça », franchement détestables, voire carrément salauds (« salauds de pauvres ! »). On peut même considérer, on doit même considérer que toute défense des faibles est nulle et non avenue sans un tel rappel. Mais ce qui peut être une preuve de lucidité et de maturité chez un romancier lorsqu'il écrit un roman devient une détestable complicité avec le pouvoir lorsque ce même romancier accepte des honneurs émanant d'une institution dont il ne peut ignorer, d'une part, même et surtout s'il est un ancien d'une aberration comme « Ras l'front », qu'elle a bien plutôt encouragé le racisme que contribué à le faire disparaître, d'autre part qu'elle est un bras armé du sionisme et de tout ce qu'il représente - avant tout, la jouissance de la domination.

Il ne peut l'ignorer, à moins d'être complaisant ou complètement con. J'écarterai au nom de mes souvenirs des romans de Jonquet la deuxième solution. Toujours au nom de ces souvenirs, j'espérerai pour conclure que cette fort regrettable complaisance ne nuira pas à l'approche de livres qui me semblent encore aujourd'hui, à tort ou à raison, réussis. - Ceci dit, si P. Almodovar, dont j'apprends qu'il doit adapter Mygale, Almodovar à propos de qui me revient toujours la formule cinglante de Muray, justement : "Depuis qu'il y a des Almodovar et qu'on les encense...", Almodovar, qui, avec ses indéniables qualités de scénariste et ses éclairs de lucidité (qui d'autre que lui ose peindre des pédés aussi ignobles ?), est d'un sexisme anti-« mâle » en comparaison duquel le macho le plus débile est d'une gentillesse, d'une humilité et d'un féminisme exemplaires, ceci dit, reprenons le fil de cette phrase avant que vous ne le perdiez ou que je ne sois complètement ivre, si Almodovar affadit Mygale dans le sens d'un consensuel métissage sexuel, eh bien il y aura encore plus de boulot pour que les qualités de romancier de Jonquet ne passent pas à la trappe.

Au commencement étaient les textes !


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samedi 8 août 2009

Littérature.

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"Il comprenait mieux maintenant maintenant quelle juste anticipation il y a toujours eu dans son plaisir à gâcher l'argent. Tout était à gâcher dans sa vie." (P. Drieu La Rochelle, Gilles, deuxième partie, ch. IX)

"Il lui parut brusquement d'une grande prétention et d'une grande inhumanité de vouloir rester en dehors du jeu. La pitié l'engageait à se salir avec les uns ou avec les autres de ces humains. Se salir avec les humains, c'est ce qu'on peut faire de plus gentil. « Je ne vais pas imiter ce fameux Ponce, cet affreux préfet », conclut-il." (ch. XXIV)

"Je suis le saint, en prière sur la terrasse, — comme les bêtes pacifiques paissent jusqu'à la mer de Palestine.

Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque.

Je suis le piéton de la grand'route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant.

Je serais bien l'enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet, suivant l'allée dont le front touche le ciel.

Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L'air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant." (A. Rimbaud, Illuminations, "Enfance".)


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mardi 4 août 2009

"Le blanc est une couleur", nom de Dieu !

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Alleluiah ! J'avais égaré mon exemplaire de l'Orthodoxie de Chesterton, et, avant de partir en vacances (loin d'internet, loin de vous, pendant quelques jours ce fut pour le moins agréable), cherchant un autre livre que jamais je ne trouvai, j'ai remis la main dessus. Du coup je l'ai relu de A à Z, du coup en voici un long extrait (je rappelle que j'ai déjà évoqué, avec Chesterton, les notions de « surhomme » et de « tolstoïen », que vous retrouverez ici):

"Prenez, par exemple, la modestie, cet équilibre entre ce qui n'est qu'orgueil et ce qui n'est que prosternation. Le païen ordinaire, comme l'agnostique ordinaire, se bornerait à dire qu'il est content de lui, mais non insolemment satisfait de lui-même, qu'il y en a beaucoup de meilleurs que lui et beaucoup de pires, que ses mérites sont limités mais qu'il veillera à en recevoir la juste récompense. En somme, il marchera tête haute, mais non pas nécessairement le nez au vent. C'est là une position virile et rationnelle, mais (...) étant un mélange de deux choses, elle est une dilution de deux choses : aucune d'elles n'est présente dans toute sa force, aucune d'elles ne contribue à lui donner tout son éclat. Ce bel orgueil n'élève pas le coeur comme le son des trompettes ; on ne peut, grâce à lui, aller vêtu de pourpre et d'or. D'autre part, cette douce modestie rationaliste ne purifie pas l'âme par le feu et ne la rend pas claire comme le cristal ; elle ne fait pas, comme le ferait l'humilité stricte et rigoureuse, d'un homme un petit enfant, assis au pied de l'herbe. Elle ne lui fait pas lever la tête et voir les merveilles ; car Alice doit devenir petite pour devenir Alice au Pays des Merveilles. Ainsi la modestie rationaliste perd à la fois la poésie d'être fière et la poésie d'être humble. Le christianisme a tenté (...) de les sauver l'une et l'autre.

Il a séparé les deux idées, ensuite il leur a donné à chacune plus d'ampleur. L'Homme dut être plus fier qu'il ne l'était auparavant ; et il dut être plus humble qu'il ne l'avait jamais été. Dans la mesure où je suis Homme, je suis le chef des autres créatures. Dans la mesure où je suis un homme, je suis le chef des pécheurs. Toute forme d'humilité qui signifiait pessimisme, qui signifiait que l'homme avait de toute sa destinée une vision vague et étroite - tout cela devait disparaître. Nous ne devions plus entendre l'Ecclésiaste gémir que l'humanité n'avait aucune prééminence sur la brute, ni Homère chanter que l'homme était la plus triste de toutes les bêtes des champs. L'homme était une statue de Dieu marchant dans le jardin. L'homme avait la prééminence sur tous les animaux ; l'homme était triste uniquement parce qu'il n'était pas une bête mais un dieu tombé. Les Grecs avaient parlé de l'homme rampant sur la terre comme s'il s'y cramponnait. Désormais, l'Homme devait fouler la terre comme pour la soumettre (to tread on the earth as if to subdue it). Le christianisme avait ainsi de la dignité de l'homme une idée que pouvaient seules exprimer les couronnes aux rayons lumineux comme des soleils et les éventails de plumes de paon. Mais, dans le même temps, le christianisme avait de l'abjecte petitesse de l'homme une idée que pouvaient seuls exprimer des jeûnes et des actes de soumission fantastiques, les cendres grises de saint Dominique ou les neiges blanches de saint Bernard. Quand on venait à réfléchir sur soi-même, une perspective et un vide s'ouvraient assez grands pour accueillir n'importe quelle somme d'abnégation morose et d'amère vérité. Là, le gentleman réaliste pouvait se laisser aller au désespoir - aussi longtemps qu'il ne désespérait que de lui. Il y avait un terrain de jeux ouvert pour l'heureux pessimiste. Il pouvait dire tout ce qui lui plaisir contre lui-même, à condition de ne pas blasphémer contre le but original de son être ; se traiter de sot à sa guise et même de damné sot - à la manière des calvinistes [1] - ; mais il ne devait pas dire que les sots ne valent pas la peine d'être sauvés. Il n'avait pas le droit de dire qu'un homme, parce qu'il est homme, peut être sans valeur. Ici encore, le christianisme a surmonté la difficulté de concilier deux contraires en les gardant tous deux et en les gardant tous deux en toute leur violence (the difficulty of combining furious opposites, by keeping them both, and keeping them both furious). L'Église a été positive sur les deux points. On ne peut guère s'estimer trop peu. On ne peut guère trop estimer son âme. (...)

Célébrant le bien, saint François pouvait se montrer optimiste plus vibrant que Walt Whitman. Dénonçant le mal, saint Jérôme pouvait peindre un monde plus noir que celui de Schopenhauer. Les deux passions étaient libres parce que toutes deux étaient maintenues à leur place. (...)

Ainsi, les doubles accusations des sécularistes (...) jettent sur la foi une lumière réelle. Il est vrai que l'Église historique a exalté à la fois le célibat et la famille ; qu'elle a été à la fois farouchement pour la procréation d'enfants et farouchement pour la non-procréation d'enfants. Elle a maintenu ces deux positions côte à côté comme deux couleurs vives, rouge et blanc, comme le rouge et le blanc de l'écu de saint Georges. Elle a toujours manifesté une saine horreur du rose.


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Elle hait ce mélange de deux couleurs, faible expédient auquel recourent les philosophes. Elle hait cette évolution du noir au blanc qui donne le gris sale.


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(Évidemment...)


En fait, toute la thèse de l'Église sur la virginité tient à ceci que le blanc est une couleur ; et non pas seulement l'absence d'une couleur. Tout ce que j'allègue ici est que le christianisme s'est presque toujours efforcé de conserver les deux couleurs, ensemble mais pures (to keep two colours coexistent but pure). (...)

Ainsi en va-t-il des accusations contradictoires portées par les anti-chrétiens au sujet de la soumission et des massacres. Il est exact que l'Église a dit à certains hommes de combattre et à d'autres de ne pas combattre ; et il est exact que ceux qui combattaient frappaient comme la foudre et ceux qui ne combattaient pas restaient figés comme des statues. Tout cela signifie simplement que l'Église préférait utiliser ses surhommes et utiliser ses tolstoïens. Il doit y avoir quelque chose de bien dans la vie des combattants puisque tant d'hommes bien ont aimé être soldats. Il doit y avoir quelque bien dans l'idée de non-résistance puisque tant d'hommes bien semblent aimer être quakers. Tout ce que fit l'Église fut d'empêcher - autant que possible - l'une de ces deux choses bonnes d'évincer l'autre [2]. Elles ont existé côte à côte. Les Tolstoïens, ayant tous les scrupules des moines, se sont tout simplement faits moines. Les Quakers sont devenus un club au lieu de devenir une secte. Les moines ont dit tout ce que dit Tolstoï ; ils se sont répandus en lamentations sur la cruauté des batailles et la vanité de la vengeance. Mais les Tolstoïens n'ont pas tout à fait ce qu'il faut pour gouverner le monde entier (not quite right enough to run the whole world) ; et aux époques de foi, il ne leur fut pas permis de gouverner (in the ages of faith they were not allowed to run it, il me semble que le sens n'est pas le même, note de AMG). Le monde n'a perdu ni la dernière charge de Sir James Douglas ni la bannière de Jeanne la Pucelle. Et il arrivait que cette pure douceur et cette pure violence se rencontrent et justifient leur jonction ; le paradoxe de tous les prophètes s'accomplissait et dans l'âme de saint Louis le lion reposait près de l'agneau. Mais n'oubliez pas que ce texte a été interprété trop à la légère. Pour beaucoup, en particulier pour les adeptes de Tolstoï, le lion qui repose à côté de l'agneau devient semblable à un agneau. Mais ce serait de la part de l'agneau une annexion brutale, un acte d'impérialisme. L'agneau absorberait tout bonnement le lion au lieu de se faire dévorer par lui. Le vrai problème qui se pose est celui-ci : un lion peut-il reposer près de l'agneau et retenir sa royale férocité. Tel est le problème que l'Église a abordé ; tel est le miracle qu'elle a accompli." (Gallimard, coll. « Idées », pp. 141-149)

Un tel texte (vous trouverez l'original anglais ici) pose de multiples questions, nous en aborderons certaines à l'occasion.

Petits changements de rentrée de vacances : le site de M. Aliéné étant inactif depuis maintenant un an, je le supprime des liens, pour le remplacer par deux « autorités » assez dissemblables (non sans rapports d'ailleurs, sans pousser trop loin l'analogie, avec le texte de Chesterton - disons qu'on a affaire ici à Luc et à Jean...), Marcel Gauchet et Laurent James (attention, il y a deux adresses différentes). J'ai par ailleurs hésité à ajouter le site de Égalité et réconciliation, que je consulte quotidiennement, mais je préfère éviter - bien que je pense que mes lecteurs habituels ne m'imaginent pas inféodé à un parti politique, fût-il aussi hybride que cette association - de faire figurer ici un site - et un seul - à peu près exclusivement politique, au sens courant du terme. Le fait que j'y renvoie périodiquement me semble pour l'heure une reconnaissance de dette suffisante.

La phrase du jour, pour finir, trouvée dans un texte d'Alain de Benoist consacré à Jean Cau, où celui-ci explique : de Gaulle "m'a plu parce qu'il disait : quand vous avez des problèmes, montez vers les sommets." Alleluiah !


[1]
Chesterton écrit : though that is Calvinistic, autrement dit, et avec un esprit péjoratif : bien que ce soit un point là de vue calviniste.

[2]
Quelque temps après la publication de Orthodoxie (1909), la Grande Guerre allait, par les exemples conjoints de Wittgenstein et Russell, donner une illustration frappante de ces deux attitudes, guerrière et quaker. Le premier s'engagea dans l'armée, et lors d'une mission non seulement risqua sa vie mais sembla défier, provoquer la mort ; le second s'engagea dans le pacifisme et se retrouva en prison. En mettant de côté le goût de Russell pour les grandes phrases (et d'ailleurs, aussi, celui de Wittgenstein pour une certaine pose et un patriotisme teinté de masochisme et de décandentisme), on est je crois obligé de constater l'ambiguïté suivante : historiquement, Russell était loin d'avoir tort de s'opposer à ce grand holocauste de l'Europe que fut la Première Guerre mondiale. Mais, même s'il a indéniablement payé de sa personne, il lui manquera toujours ce qu'a fait Wittgenstein : à un instant t, prendre le risque de mourir.

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mardi 21 juillet 2009

"Entre le musée et le bordel..." - Que les Français vous enculent !

Saine lecture que le recueil de textes écrits par Orwell durant et juste après la Seconde Guerre mondiale, A ma guise. Chroniques 1943-1947 (Agone, 2008), preuve que l'on peut exprimer clairement des choses complexes, preuve aussi que l'on peut garder sa liberté d'esprit même en des circonstances extrêmes. (Ce qui ne signifie pas que tout y soit incontestable, c'est une autre question, je n'aborderai pas aujourd'hui les sujets qui peuvent me fâcher.)

Un petit échantillon, sur des sujets divers, histoire de montrer encore une fois que tout change et que rien ne change...

"Si l'on veut se croire infaillible, il ne faut pas tenir de journal. En relisant mon journal de 1940 et 1941, je me rends compte que je me suis trompé chaque fois que c'était possible. Mais tout de même moins que les experts militaires. En 1939, les experts de diverses écoles nous disaient que la ligne Maginot était imprenable, et que le pacte russo-germanique avait mis un terme à l'expansion de Hitler vers l'est ; début 1940, ils nous disaient que l'époque de la guerre des chars était derrière nous ; milieu 1940, ils disaient que les Allemands allaient envahir la Grande-Bretagne sous peu ; milieu 1941, que l'Armée rouge s'effondrerait en six semaines ; en décembre 1941, que le Japon s'écroulerait avant trois mois ; en juillet 1942, que l'Égypte était perdue - et ainsi de suite, indéfiniment.

Où sont aujourd'hui les hommes qui nous tenaient ces propos ? Ils sont restés à leur poste et touchent de gras salaires. En lieu et place du cuirassé insubmersible nous avons l'expert militaire insubmersible." (1954, p. 45)

"Une société totalitaire, pense-t-on, doit être plus forte qu'une société démocratique : l'opinion des experts a nécessairement plus de valeur que celle de l'homme ordinaire. L'armée allemande avait remporté les premières batailles ; elle devait donc remporter la dernière. Mais c'est ignorer la grande force de la démocratie : sa capacité critique.

Il serait absurde de prétendre que la Grande-Bretagne ou les États-Unis sont de véritables démocraties ; mais, dans ces deux pays, l'opinion publique peut influencer la politique et, tout en commettant nombre d'erreurs mineures, elle évite probablement les plus grosses. Si l'Allemand ordinaire avait eu son mot à dire dans la conduite de la guerre, il est fort peu probable, par exemple, que l'Allemagne aurait attaqué la Russie alors que la Grande-Bretagne restait en lice et, plus improbable encore, qu'elle aurait commis l'absurdité de déclarer la guerre à l'Amérique six mois plus tard. Il faut être un expert pour commettre des erreurs aussi grossières. Quand on voit comment le régime nazi a réussi à s'autodétruire en une douzaine d'années, on peut difficilement croire à la valeur de survie du totalitarisme. Pourtant, je ne rejetterais pas l'idée que la classe des « managers » puisse prendre le contrôle de notre société et qu'ils nous jetteraient dans des situations infernales, avant de s'autodétruire." (1944, pp. 67-68)

Eh oui... Je ne sais pas à quel point Orwell a raison, mais on peut de plus en déduire que les expéditions dans lesquelles G. W. Bush a emmené ses compatriotes, les alliances et aventures promues par N. Sarkozy, dans tous les cas si dangereuses, on peut en déduire que ces expéditions en disent long sur l'état de la démocratie en France et aux États-Unis.

Par ailleurs, le parallèle entre l'homme ordinaire et l'expert qui conclut des premières victoires allemandes à l'inéluctable défaite des démocraties, me rappelle ce texte de Paulhan dont je dois vous parler depuis des années, "La démocratie fait appel au premier venu", texte publié en 1939 et qu'on interprète parfois comme une préfiguration d'une action comme l'appel du 18 juin. (Ce qui permettrait d'ailleurs d'interpréter la vie de de Gaulle dans l'optique d'un Badiou, celle de la fidélité d'un homme à un événement fondateur, ici sa réaction devant la débâcle. Passons). Ceci pour dire qu'il ne faut jamais désespérer, même maintenant...


Enchaînons avec des choses plus légères,

- un aphorisme tellement daté qu'on peut maintenant le renverser complètement, les polarisations ayant une durée de vie plus longue que ce qu'elles contiennent :

"Il y a deux activités journalistiques qui vous attirent immanquablement des réactions : attaquer les catholiques et défendre les Juifs." (1944, p. 84) ;

- un avertissement solennel qui n'a pas pris une ride :

"Tout d'abord, un message à l'ensemble des journalistes et des intellectuels de gauche : « Rappelez-vous qu'on finit toujours par payer sa malhonnêteté et sa couardise. Ne vous imaginez pas que, pendant des années, vous pouvez être les lèche-bottes propagandistes du régime soviétique, ou de tout autre régime, et retourner un beau jour à une décence mentale. Putain un jour, putain toujours. »" (1944, p. 239) ;

- la France vue par l'étranger - Orwell raconte ses problèmes avec un chauffeur de taxi français (en 1936), qu'il jugea exagérément hostile à son égard avant de comprendre pourquoi :

"Avec mon accent anglais, il m'avait perçu comme un symbole des touristes étrangers oisifs et condescendants qui avaient fait de leur mieux pour que la France devienne quelque chose à mi-chemin entre un musée et un bordel." Ils y réussissaient bien, avant la crise tout au moins, les salauds... (1944, p. 248) ;

- et de petits conseils aux écrivains pour finir :

"Un romancier ne dure pas à jamais, pas plus qu'un boxeur ou une ballerine. Il a en lui un élan de départ qui le porte pendant trois ou quatre livres, peut-être même une douzaine, mais qui doit finir par s'épuiser tôt ou tard. Naturellement, on ne peut pas ériger cela en règle rigide, mais, dans de nombreux cas, l'élan créatif dure une quinzaine d'années ; pour un prosateur, ces quinze années se situent probablement entre les âges de trente et quarante-cinq ans, plus ou moins. (...)

De nombreux écrivains, peut-être la majorité d'entre eux, devraient tout simplement cesser d'écrire quand ils atteignent quarante ou cinquante ans. Malheureusement, notre société ne leur permet pas de s'arrêter. Pour la plupart, ils ne connaissent aucune autre façon de gagner leur vie, et l'écriture, avec tout ce qui l'accompagne - disputes, rivalités, flatteries, le sentiment d'être un personnage semi-public - est une habitude difficile à perdre. Dans un monde raisonnable, un écrivain qui a dit ce qu'il avait à dire s'engagerait dans une autre profession. Dans une société compétitive, il a l'impression, exactement comme un homme politique, que la retraite équivaut à la mort. Il continue longtemps après que son élan s'est éteint et, en règle générale, moins il est conscient de s'imiter lui-même, plus il le fait, et plus il le fait grossièrement." - Ajoutons qu'il faut, « dans une société raisonnable », que l'écrivain change radicalement de profession et tombe dans l'anonymat, sinon on se retrouve, comme c'est le cas actuellement, avec tous les inconvénients à la fois : un écrivain (ou un cinéaste, ou un chanteur...) qui n'a plus d'élan, ne produit plus que des oeuvres sans intérêt, mais « s'engage » pour telle ou telle cause : c'est le fait d'être médiocre dans deux domaines à la fois qui lui permet de tenir encore debout - et de nous casser joyeusement les couilles. (1946, pp. 365-66)


J'ai réuni ces citations un peu au hasard, en regardant ce que j'avais souligné dans A ma guise au fil de la lecture, je m'aperçois qu'on peut leur trouver un dénominateur commun : la médiocrité des élites (politiques, artistiques, militaires, financières...) dans le monde moderne. Est-ce parce qu'elles n'obéissent plus à des principes transcendants, mais à un peuple qu'elles méprisent et cherchent à blouser autant que faire se peut ? Est-ce parce qu'elles ont toujours été plus ou moins médiocres ? Ach, même si dans l'Ancien Régime tous les curés n'étaient pas, il s'en faut, très croyants, il suffit de comparer des bardes officiels du régime comme Bossuet d'un côté, B.-H. Lévy de l'autre, pour, tout de même...Peut-être les grands hommes, en démocratie, ne peuvent-ils être, encore plus qu'en régime traditionnel, que le fruit de circonstances exceptionnelles, comme l'exemple de Charles de Gaulle amènerait à le penser.

Peut-être aussi est-il sain que les élites soient médiocres. Mais c'est un argument que l'on prendrait plus volontiers en considération si la médiocrité empêchait les élites de faire suer le bon peuple, ce qui n'est pas franchement l'évolution actuelle. On a même l'impression que c'est le contraire, et que plus elles sont conscientes de leur nullité et de leur fragilité, plus elles s'acharnent sur Popu.

Ça passera. Tout passe, tout casse, tout lasse... Gardons le sourire !


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N.B. Sur la notion de grand homme, je rappelle l'existence de ce texte, pour les longues soirées d'hiver...

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mardi 14 juillet 2009

Michèle Alliot-Marie antisémite ?

Je l'ignore, mais cette brave dame aurait voulu donner raison à M. Fofana et à tous ceux qui pensent que les Juifs sont « plus égaux que les autres », qu'elle n'eût pas agi autrement qu'en annulant ainsi de facto une décision de justice. Ne parlons pas de notre bien-aimé Président et de ses acolytes sur cette question, si j'en crois le Libéramerde d'aujourdhui, MM. Spizner et Herzog.

Voilà qui nous promet en tout cas de joyeux moments. L'objectif des sionistes ici est assez clair : pas tellement une peine plus grande pour les accusés qu'un gros procès à spectacle, où l'on parle d'antisémitisme sans arrêt.

(On sait que depuis qu'elle a été mise au pas par N. Sarkozy Mme Alliot-Marie lui obéit sans regimber à toutes occasions : il est possible ici, si je cerne bien le personnage, qu'elle se soit en privé laissée aller à quelques râleries.)


Ces questions de racisme et d'ethnies... En voyant aujourd'hui déambuler dans Paris de nombreux couples mixtes (principalement hommes noirs-femmes blanches et hommes blancs-femmes noires), sur fond, dans les actualités, de révoltes de « la racaille » et de violences policières, je trouvais confirmation de mon idée qu'un processus profond a lieu, où les questions de race ou de culture, sans être absentes, sont reléguées au second plan, pendant que les « actifs » des deux camps, eux, laissent libre cours à leur haine de l'autre. Il y a deux évolutions parallèles : une évolution douce, de masse - qui n'exclut pas du tout les déchirements identitaires, il s'en faut, mais qui suit son cours -, et une évolution plus spectaculaire, non fictive je le précise, mais dont on peut espérer qu'elle ne perturbe pas la première, plus importante à tous points de vue, et, disons-le, plus positive.

(Ce qui ne fait pas de moi un apôtre du métissage, dont je ne vois pas en quoi il est une valeur positive en lui-même. Mais une chose est de l'encourager, au nom de Dieu sait quoi, une autre chose est de constater qu'il peut se faire pacifiquement.)


Ceci dit, retournons à nos habituelles investigations. Je lis dans Contre le monde moderne, de Mark Sedgwick (Dervy, 2008 [2004 pour l'édition originale anglaise], pp. 42-43), une histoire des mouvements traditionnalistes, que c'est, via René Daumal, la lecture de René Guénon qui donna au jeune Louis Dumont, à la fin des années 20, l'envie de s'intéresser à l'Inde. En sortira Homo hierarchicus, la distinction holisme/individualisme, si importante à ce comptoir. Voilà une filiation que j'ignorais.

Dans le même ordre d'idées, j'apprends dans les Six entretiens avec André Malraux sur des écrivains de son temps, par F. Grover (Gallimard, coll. "Idées", 1978, pp. 74-75), que Jean Paulhan était un fervent admirateur de Guénon, dont il faisait les louanges à Drieu la Rochelle, lui-même, sur la fin de sa tumultueuse et attachante existence, féru d'hindouisme.

Je vous raconte ça sans autre but que de faire circuler les informations, à celui-ci près : m'a vite séduit, dans l'École sociologique française, cette tension entre une conception holiste de la société, et un engagement individuel très fort, extrême, si perceptible chez Durkheim notamment, dans l'aventure de la compréhension. Tout sauf de l'académisme, pour le dire vite. Apprendre donc, d'une part, que Dumont, qui a souvent un ton très froid, auquel on n'est pas obligé de se laisser prendre, mais qui laisse peu de place à l'affectivité, que, d'autre part un homme volontiers « au-dessus de la mêlée » comme Paulhan, ont tous deux été touchés par une pensée aussi radicale que celle de Guénon, qui conjoint un regard global sur la société et une tentative de réforme de soi-même à l'écart de cette société, n'a donc pu que me conforter dans mon regard sur Durkheim, Mauss... ce que du reste l'admiration que quelqu'un comme Georges Bataille leur portait ne peut par ailleurs que confirmer.

C'est aussi - voilà un sujet que je dois développer depuis longtemps... - une façon de rappeler que l'appréhension holiste de la société n'est en rien antithétique d'un travail sur soi-même (et que considérer la société comme une totalité n'implique en rien, de même, le refus de l'individualité). On devrait même dire que l'on ne peut se comprendre soi-même que si l'on a au moins en partie compris la société dans laquelle on évolue. La comprendre en partie, mais l'aborder comme un tout. Pour comprendre, autant que faire se peut, la petite partie que l'on est, savoir que l'on est partie d'un tout, même si on ne le comprend pas totalement, même s'il est, comme actuellement, incohérent (ce qui d'ailleurs ne favorise pas l'apparition de réelles individualités). Ce n'est qu'une fois que l'on a compris à quel point on est dans la société que l'on peut, peut-être, isoler ce qui est soi-même. (Il faudrait envisager l'oeuvre d'Artaud de ce point de vue ; nous sommes par ailleurs ici en terres musiliennes).

Vaste programme !



Une potacherie pour finir : mes lecteurs d'un certain âge se souviennent sans doute de Jean Sas, qui amusa la galerie pendant des années à la radio en posant des questions incompréhensibles à ses « victimes ». Voici un échantillon de son talent. Ce sera ma manière de célébrer la fête nationale !

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mercredi 8 juillet 2009

Pour la route.

Deux textes assez intéressants, sur

la France et son passé colonial,

l'Iran et son passé colonial.

J'aurais des réserves, principalement sur le premier, mais je vous laisse faire le tri. Bonnes lectures !

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lundi 6 juillet 2009

Daniel Cohn-Bendit par et avec Louis-Ferdinand Céline.

Ayant été amené à relire un peu Les beaux draps, je suis tombé sur deux passages au confluent de nos préoccupations de ces derniers temps, la conception sacrificielle de la nation et Mai 68.

Le premier expose des causes générales de la débâcle de 1940 :

"C’est tout le monde qu’a été malade, malade de bidon, de la jactance, malade de la peur de mourir. Les partout monuments aux morts ont fait beaucoup de tort à la guerre. Tout un pays devenu cabot, jocrisses-paysans, tartufes-tanks, qui voulait pas mourir en scène. Au flan oui ! Pour reluire ? présent ! Exécuter ?... Pardon ! Maldonne !... Toutes les danseuses qui ratent leurs danses prétendent que c’est leur tutu. Tous les militaires qui flageolent gueulent partout qu’ils sont trop trahis. C’est le coeur qui trahit là de même, c’est jamais que lui qui trahit l’homme. Ils voulaient bien tous jouer la pièce, passer sous les Arcs de Brandebourg, se faire porter dans les Triomphes, couper les bacchantes du vilain, mais pas crever pour la Nation. Ils la connaissent bien la Nation. C’est tout du fumier et consorts. C’est tout des ennemis personnels ! Pardon alors et l’après-guerre ? Qui va en jouir si ce n’est pas nous ? Les canailles démerdes ! Y a que les cons qui clabent ! L’après-guerre c’est le moment le meilleur ! Tout le monde veut en être ! Personne veut du sacrifice. Tout le monde veut du bénéfice." (Nouvelles éditions françaises, 1942, pp. 17-18)

Le second me semble un portrait assez réussi de la frange la plus spectaculaire de la génération 68, genre Cohn-Kouchner-Bendit, des barricades du Quartier Latin au Kossovo et à l'Irak :

"Tout de même y a une grosse différence entre 14 et aujourd’hui. L’homme il était encore nature, à présent c’est un tout retors. Le troufion à moustagache il y allait « comptant bon argent » maintenant il est roué comme potence, rusé pitre et sournois et vache, il bluffe, il envoye des défis, il emmerde la terre, il installe, mais pour raquer il est plus là. Il a plus l’âme en face des trous. C’est un ventriloque, c’est du vent. C’est un escroc comme tout le monde. Il est crapule et de naissance, c’est le tartufe prolétarien, la plus pire espèce dégueulasse, le fruit de la civilisation. Il joue le pauvre damné, il l’est plus, il est putain et meneur, donneur fainéant, hypocrite. Le frère suçon du bourgeois. Il se goure de toutes les arnaques, on lui a fait la théorie, il sait pas encore les détails, mais il sait que tout est pourri, qu’il a pas besoin de se tâter, qu’il sera jamais assez canaille pour damer là-dessus le dirigeant, qu’il aura toujours du retard pour se farcir après tant d’autres. C’est de l’opportunisme de voyou, du « tout prendre » et plus rien donner. L’anarchisme à la petite semaine. C’est de la bonne friponnerie moyenne, celle qu’envoye les autres à la guerre, qui fait reculer les bataillons, qui fait du nombril le centre du monde, la retraite des vieux une rigolade, l’ypérite pour tous un bienfait.

Au nom de quoi il se ferait buter le soldat des batailles ? Il veut bien faire le Jacques encore, il a du goût pour la scène, les bravos du cirque, comme tous les dégénérés, mais pour mourir, alors pardon ! il se refuse absolument ! C’est pas dans le contrat d’affranchi. Monsieur se barre à vitesse folle. Que le théâtre brûle il s’en balotte ! C’est pas son business !" (pp. 20-21)

La correction à faire, c'est que cette génération a justement su prendre le pouvoir, elle a été assez « canaille pour damer... le dirigeant ». C'est ce qu'explique F. Ricard dans La génération lyrique, une de ses particularités est qu'on (« on », ce sont les élites de l'époque, impressionnées par cette quantité inédite de jeunes) lui a finalement laissé la place assez facilement : les « anarchistes à la petite semaine » sont devenus ministres, députés, directeurs de presse, etc. Le « Tartufe prolétarien ou bourgeois », selon son origine (quand même surtout les bourgeois, il n'y a pas non plus de hasard...) l'a emporté, jouant alternativement, Céline l'avait très bien senti, de son absence fondamentale d'illusions ("il sait que tout est pourri") et de ses poses victimaires ("Il joue le pauvre damné, il l’est plus..."). Et l'on retrouve sous sa plume le nombrilisme que j'évoquais la dernière fois à propos de D. Cohn-Bendit.

Ceci posé, et après avoir précisé que ce qui est vrai des généraux l'est moins des simples soldats, « idiots utiles » qui peuvent avoir eu plus d'illusions et moins de soucis de se placer, ceci posé, comme souvent avec Céline les choses ne sont pas si simples. D'une part, s'il note ici l'absence du sens du sacrifice (et relie cette absence à des questions maussiennes de réciprocité et de non-réciprocité, notons-le), il fut bien, sinon le premier, du moins le plus illustre à dénoncer les appels patriotiques aux sacrifices des masses (cf. la tirade de Princhard que j'ai reproduite dans la séquence de l'Apologie... à laquelle je vous renvoie au début de ce texte). C'est probablement ce qui l'amène à comprendre si vite que les générations d'après-guerre refusent surtout le sacrifice pour elles, pas pour les autres, ce qui ne fera que s'accentuer dans l'avenir (la guerre « zéro mort »). Il reste qu'une part de Céline a dû se réjouir de ce qu'il n'y ait pas eu une autre hécatombe comme celle de 14-18, quitte à constater que c'est par lâcheté collective - et quitte à, dans un deuxième temps, réclamer lui-même une hécatombe, bien ciblée celle-là (les appels aux meurtres antisémites qui apparaissent quelques pages plus loin).

D'autre part, qui a lu Les beaux draps sait que c'est un livre, dans sa seconde partie, une fois « réglé » le sort des Juifs, très soixante-huitard d'esprit, précisément, avec lyrisme vaguement pédophilique sur la spontanéité merveilleuse des enfants si injustement bridée par les méchants adultes, appels à la semaine des 35 heures, etc. Malgré son ton tranché Céline est souvent à cheval sur deux points de vue. Il sent qu'avec le sens du sacrifice quelque chose d'important s'est perdu, quelque chose qui a pourtant mené à des massacres que lui-même a dénoncés peut-être mieux que tout autre, et en même temps il accompagne le mouvement vers une civilisation utopique, avec apologie de la jeunesse et, in fine, du confort. Son intérêt pour l'hygiène peut être analysée de la même façon : on ne peut nier que les campagnes de promotion de l'hygiène ont amélioré les conditions de vie et la santé des classes populaires, mais elles ont créé de nouveaux problèmes, des formes plus ou moins sournoises d'eugénisme aux diktats de plus en plus fréquents sur notre vie quotidienne.

Quoi qu'il en soit, retenons la leçon célinienne, et concluons : si depuis l'accession de la « génération 68 » au pouvoir, génération elle-même relayée par ses « enfants terribles » (« Sarkozy le soixante-huitard »), c'est « le fruit de la civilisation », « la plus pire espèce dégueulasse », qui nous gouverne, alors il n'y a pas de quoi s'étonner que nous soyons... dans de beaux draps !


(Une dernière citation pour la route justement, tellement actuelle parce qu'éternelle :

"En somme ça va pas brillamment… Nous voici en draps fort douteux… Pourtant c’est pas faute d’optimisme… on en a eu de rudes bâfrées, des avalanches, des vrais cyclones, et les optimistes les meilleurs, tonitruant à toute radio, extatiques en presse, roucouladiers en chansons, foudroyants en Correctionnelle.

Si c’était par la force des mots on serait sûrement Rois du Monde. Personne pourrait nous surpasser question de gueule et d’assurance. Champions du monde en forfanterie, ahuris de publicité, de fatuité stupéfiante, Hercules aux jactances." (p. 19). Amen !)

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